Au son des guitares .

Les histoires de mer se confondent souvent avec les histoires de bar.

C’est là qu’elles s’y racontent et se déforment.

Quand j’arrive dans un nouveau village, la première chose que je fais est de visiter l’église. Ensuite, je cherche le petit bistrot de la rue derrière. Là où il y a les vieux et les pêcheurs locaux. Avec mon uniforme j’y suis tout de suite bien reçu. Et si la serveuse est jolie, c’est le paradis.

Mais attention pas touche !!!

La barmaid est la psychologue du marin. Elle écoute ses joies, ses peines, remet et accepte sa tournée à l’occasion. Le regard ne doit pas descendre sous les épaules. Ou alors si, mais à la dérobée. Tout est dans l’art subtil de ne pas se faire gauler.

D’habitude c’est du patron ou de son hypothétique mec dont je me méfie. Là c’est la psychette qui m’a pris les yeux dans le sac. Et si l’univers vient de changer d’air, ses lois restent immuables. Deux femelles alpha, dont une sur le territoire de l’autre en présence d’un mâle reproducteur dans la force de l’âge, ne font pas bon ménage.

La psychette m’a souri.

La regardant disparaître dans la foule festive, je n’ai pu que capter  

Ci scuntremu

Après,

pendant dix ans,

je ne me souviens plus.

Et donc , dix ans plus tard.

Au petit bar tabac (suite)

(Retour à l’embarquement.)

ou

(Au petit bar tabac, première partie.)

Nous reprenons nos places respectives sans même envisager de songer à présenter de vaines excuses. Les anciens ricanent. Les pochtrons nous dévisagent. Le capitaine à passagers allume une nouvelle cigarette. Le patron nous présente les deux verres de sa tournée sans mot dire. Dans ma tête Sergio Leone joue de l’harmonica et ma mère pleure son fils.

La psychette : Vous vous connaissez ?

Le patron : Il a débarqué un matin de la semaine dernière avec son sac de voyage prétendant arriver à pied de Porto Vecchio. Depuis il vient régulièrement mais à part pour commander et dire « bonjour, merci, au revoir » ce sont les seules paroles qu’il ait prononcées à ce jour.  

Demoral : ben quoi ?!? C’est pour pas déranger.

La psychette : Pour tes papiers, je crains qu’il ne te faille attendre le prochain alignement astral en espérant tomber cette fois sur une énarque. Par contre si tu te livres sincèrement, je peux éventuellement te démêler une ou deux pelotes de neurones et t’indiquer une piste à suivre.

Demoral : La dernière fois qu’on m’a proposé le divan, c’était pas pour y jacter de mon enfance.

Le patron : Ma hè stupidu.

La psychette : (Hè un eufemimentu). Plus personne ne s’allonge pour une analyse, c’est dans les film ça.

Demoral : Mais j’en sais rien moi !!! Comment on fait ? Faut dire quoi ?

La psychette : Commence par te souvenir de tes études. Peut-être as-tu laissé passer quelques signes d’un mal être.

Demoral : Disons que j’avais du mal à m’intégrer au sein de ce troupeau de terriens dont les préoccupations de petits bourgeois mal délangés me laissaient coi. Quand au coït, dix pour cent de filles dans la promotion dont neuf et demi accaparées par les possédants d’appartements, de voitures ou de forfaits de ski, ça m’a musclé le poignet droit.

Le patron : Parla bè in a vita vera, U picculu.

La psychette : Et le dernier demi ?

Demoral : Je l’aurais bien  bu cul sec si elle n’avait pas attendu le jour de remise des diplômes pour me déclarer sa flamme.

La psychette : Pas de vie sentimentale, donc, durant toutes ces années.

Demoral : Ha si ! J’ai vécu une histoire depuis l’année de terminale jusqu’à l’armée. Elle était incommensurablement plus intelligente que moi alors en fin de prépa elle a décroché une grande école parisienne quand je me suis échoué en seconde zone de province. Nous ne nous voyions que rarement. Notre union n’a pas résisté lorsque je suis retourné comme une loque chez mes parents après ma crise militaire. Aux dernières nouvelles, elle aussi a tout envoyé valser pour se consacrer à sa passion, la musique.   

La psychette : Tu ne manques pas d’air ! il t’en aurait fallu une deuxième ?

Demoral : Et une troisième même pourquoi pas. Le marin avec une femme dans chaque port n’est pas qu’une légende. C’est pas du vice, faut considérer ça comme du stage de perfectionnement continu. L’amour est assez vaste pour supporter le partage.

Le patron : Senza dubbitu, signorina, avete trattatu cù un pueta.

La psychette : Bon cette fois on y va, l’air frais te fera du bien.

Demoral : Malheureuse, on ne part pas sur la tournée du patron.

Elle se lève mutine et se dirige vers la sortie.

Le patron : Va petit, tu te débrouilles comme un chef.

Cupidon m’accompagne à la suite de la belle thérapeute.

Dieu s’en jette une dernière.

Chapitre suivant :

Pour l’illustration :

Vous allez au petit bar tabac en bas de chez vous.

Vous inculquez deux trois notions de Corse au patron.

( ça marche aussi avec le breton, le basque ou le ch’ti)

Vous buvez un coup à ma santé.

Prenez une photo, vous y êtes.

C’est pas de l’alcoolisme, c’est de la préservation de patrimoine national.

Au petit bar tabac.

Retour à l’embarquement.

Toujours hypnotisé par son stradivarius, je traverse sous son pilotage un banc de veaux même pas marins affalés le nez en l’air en terrasse pour enfin atteindre dans un grand soulagement la salle du bar. Deux piliers de comptoir dissertent fin du monde. Au fond de l’arrière-cour quelques anciens échangent dans une langue reposante qui m’est étrangère. Un capitaine de navette à passagers termine son casanis en observant monter ses volutes déformées par le tremblement de ses mains.  Les verres, avant de rejoindre leur raque, se demandent comment ne pas éclater entre les doigts de pianistes du patron qui nous écoute dubitatif négocier entre s’installer en salle ou au bar. Je l’emporte, c’est accoudé au zinc que je commande deux Pietra.

La psychette : Bon alors, comment on devient marin ?

Demoral : Faut tomber dedans quand on est petit. La navigation n’est pas vraiment un art ou une science qui s’apprend. Tu l’as ou tu l’as pas. En fait, la mer est une puissante drogue. Tu y goûtes, t’es pris.

La psychette : Ha, on attaque directe les grandes phrases ?

Demoral : …

La psychette : Pourquoi tu dis qu’il est sordide ce bar ?

Coup d’œil assassin du patron. Haussement de mon sourcil gauche alors qu’un frisson me parcours le dos. Il s’agit de faire comprendre en un regard repentissent qu’il ne s’agit que d’un léger détournement de langage. Soupir désespéré du tôlier qui laisse glisser.

Demoral : Malheureuse, tu veux qu’on me retrouve au fond du port ?

La psychette : Ton père était marin ?

Demoral : Ha, on attaque l’analyse ?

La psychette : Diccilimbibratu !

Je me doute que ce ne doit pas être une carresse.

Demoral : EST marin. Il va bien merci. Il est en route depuis Calvi, j’attends son arrivée dans l’après midi. Ca doit bastonner dur pour lui dehors.

La psychette : Pourquoi n’est tu pas dehors ?

Demoral : Mon boss n’a pas voulu sortir à cause du vent.

La psychette : C’est qui ton Boss ?

Demoral : Edouard Balladur.

La psychette : C’est vrai ?

Demoral : Non mais il lui ressemble. D’après ce que j’ai compris, c’est un grand directeur de grande banque. Par contre, un jour, il m’a ramené un vrai ministre à bord. J’ai joué l’opportuniste, je lui ai exposé ma situation. Si tu as deux minutes je t’explique.

La psychette : A priori mon destin est d’écouter ce genre d’histoires.

Demoral : Bien, alors patron la même s’il vous plaît. Disons pour faire simple que d’un côté j’ai un diplôme d’ingénieur en Génie Industriel que je ne saurais même pas t’expliquer ce dont il s’agit ni pourquoi ils me l’ont donné, et que de l’autre ayant bourlingué à chaque vacances contre rémunération en or autour de la méditerranée je dispose d’un métier pour lequel je n’ai aucun permis. Je navigue dans l’illégalité la plus totale. L’administration maritime française refuse de me régulariser. Ils ne prennent pas en compte mon expérience sous prétexte que c’était du travail au black et voudraient me renvoyer à l’école apprendre à faires des nœuds. De plus leur système est implacable et repose sur une doctrine dont je n’ai pas encore trouvé la faille. Il faut des brevets pour naviguer et il faut avoir navigué pour passer ces brevets. Ca me fait des nœuds au cerveau.  Tout ceci sans leur avoir encore mentionné mon passage en hôpital psychiatrique.

La psychette : Tu ne leur dis rien et viens, on va marcher, on a assez bu.

La pénombre et la fraîcheur inhabituelle du dehors nous tendent les bras alors que nous allons passer le seuil du troquet quand mon cœur s’arrête.

Le patron : Hé les petits !!!

Demoral : Ouiii, pardon ?

Le patron : Que vous partiez sans payer c’est une chose mais que vous ne trinquiez pas sur la mienne me vexe.

Demoral : Ha si oui mais non mais si bien sûr avec plaisir. Pardon, l’amour nous étourdit.

Et Dieu créa cupidon.

( pour l’illustration on verra quand je suis grand)

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Au cul des vedettes vertes.

Retour à l’embarquement.

Je l’invite d’un mouvement des sourcils et d’un regard lunaire à se jeter devant moi au travers de la foule. Elle réceptionne positivement l’information qui va à l’encontre de toutes les convenances et m’autorise à étudier les courbes de son bas dos qui ondule parmi ces corps plus ou moins gras vissés à leurs lunettes au cul des navettes à passagers. Je n’ai jamais su entamer une conversation aussi je me contente de la suivre en admirant le spectacle.

  • Comment t’es devenu marin, c’est même pas un vrai métier?
  • On a toute la journée pour que je te raconte ça. Il faut d’abord m’extraire de cette cargaison de viande de congés payés. Tu vois le bar tabac à cent mètres? C’est là qu’on va.
Je ne fais que ça . ajouter à ma légende

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Quai d’honneur

(Retour à l’embarquement. )

  • Tu es marin ?
  • Perspicace, on apprend ça en fac de psycho ?
  • Tu es habillé comme un marin, tu ressembles à un marin, tu parles et tu dragues comme un marin.
  • Meuh ! J’ai encore rien tenté.
  • Tu évoques  les astres et me proposes une ballade dans ton univers. Je suppose qu’il est peuplé d’eaux turquoises, de tempêtes effrayantes et de contrées lointaine ?

Chieuse, donc.

D’habitude je ne m’attaque à ce genre de spécimen que tard dans la soirée lorsque l’alcool a fait son effet. Elle n’a pas tort. Les bateaux, les voyages et les aventures de mer font généralement rêver les filles. Quand on dispose en plus d’un yacht au port, c’est sûr qu’il est plus facile d’en convaincre une d’y passer une nuit câline. Or nous ne sommes qu’en début d’après midi et si la nuit tombe, je suis a jeun, en pleine possession de mes névroses et elle vient de me saper tout mon baratin .

  • Ce n’est pas le marin qui te convie, c’est le fou.
  • Gentil fou alors, tu ne m’impressionnes pas. Tout le monde se dit un peu fou.  Et le coup du patient idéal qui séduit sa thérapeute ce n’est bon que dans les films. 
  • J’ai fait une bouffée délirante aigue.
  • T’as fait ça ?
  • A l’armée
  • Et alors ?
  • Ca fait deux ans, je m’en remets.
  • Et ça c’est quoi ?
  • Quoi ça ?
  • Le bateau, là, énorme au milieu des tout petits ?

Il faut dire que nous nous trouvons actuellement sur le quai d’honneur. Dans un port ordinaire y sont amarrés les plus beaux yachts face aux plus prestigieux bars et restaurants. Ici il ne s’agit que d’un vaste terrain de pétanque à peine ombragé de quelques pins parasols. Hormis trois cabanes pour vendre les tickets de bateaux bus aux touristes, s’y trouvent un préfabriqué où se s’achète  tout ce qui est nécessaire à un bateau et, à peine plus élaborée , la capitainerie. C’est en effet là que le plus gros navire que peut accueillir le port est exposé. Son arrivée à quai est belle à voir. Il bloque tout le port durant sa manœuvre. Même le trafic  des navettes à passagers d’ordinaire si intense s’arrête. C’est à se demander comment un monstre pareil peut se frayer un chemin au milieu des autres barcasses, se glisser entre les quais où dorment des embarcations dix fois plus petites que lui.  Et pourtant le silence se fait. Tout se déroule dans le calme et le bâtiment se pose, docile, à son emplacement. C’est ça que j’aurais dû raconter dans une envolée lyrique.

  • Ben c’est un yacht de cinquante mètres avec probablement une dizaine d’hommes d’équipage. Ne me demande pas à qui il appartient de toutes façons on ne voit jamais les invités. Il arbore un pavillon de complaisance car il est immatriculé dans un paradis fiscal pour ne pas payer les taxes. Mais c’est pas vraiment mon rayon, je ne suis qu’un petit skipper d’un petit bateau de quinze mètres.
  • Ouais t’y connais rien en fait !
  • C’est pas censé encourager plutôt que d’enfoncer une psychologue ?
  • Bon, on y fait quoi dans ton monde ?
  • On commence par boire un coup dans un bar sordide.
Faire avec les moyens, physiques, mentaux et psychotechniques du bord.

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Présentation

Retour à l’embarquement.

« C’est beau » ne trouve t elle rien d’autre à me dire.

Je n’ai rien prévu à répondre à ça. Je sors simplement de la capitainerie pour y prendre le dernier bulletin météo local.

  • Le diamètre apparent de la lune et du soleil sont identiques..
  • Ca veut dire quoi?

Visiblement pas une scientifique.

  • C’est ce qui fait que la lune masque exactement le soleil.

Au niveau de la lune, il y avait bien une théorie qui circulait chez les marins. C’est un ancien capitaine de la marine tunisienne qui me l’avait apprise. En consultant les éphémérides , il est possible de savoir dans quelle direction et à quelle heure la nouvelle lune arrivera. Il suffit alors, et encore faut il y arriver, de convier une jolie fille sur la plage et de lui promettre la lune et à l’heure dite de lui offrir. C’est imparable.

Je n’ai jamais utilisé cette arme de séduction massive et en l’occurence la lune ne se lève pas, elle masque le soleil.

  • Et pourquoi?

Alors j’en reviens aux fondamentaux que la fréquentation des pubs m’ont enseignés.

  • Tu viens d’où, tu fais quoi?
  • Je suis de Corte, je viens de finir mes études de psychologies.
  • Tu commences ! Viens on va faire un tour, je te promène dans mon univers.

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Rencontre

Retour à l’embarquement.

14h sur Bonifacio,

la luminosité commence à tomber.

Le flot des touristes s’est arrêté et regarde en l’air, lunettes d’aluminium vissées sur le nez. Je ne sais pas comment j’en ai une paire. Probablement et honnêtement volée à un client la veille sur le bateau.

Depuis des semaines ils nous bassinent sur les ondes avec cette éclipse. Il faut être marin pour encore prendre ses informations sur ce moyen antique de la navigation qu’est la VHF. Sur ce réseau professionnel on va à l’essentiel. L’information brute et les messages de sécurité. En cas d’urgence, le silence se fait quand sur les petits écrans les annonces de la fin du monde comme à chaque occasion prolifèrent.

Et la lune grignote le soleil en toute désinvolture.  

Le spectacle quoiqu’en dise mon indifférence des semaines passées est fascinant.  Je regrette de n’avoir pas plus travaillé mon astronomie, mais la sensation des ces trois astres qui s’alignent me fait ressentir comme une appartenance au cosmos.

« Je peux voir ? »

Elle est là, toute ingénue en haut de maillot de bain, petit short et sandalettes. Rien de sexuel dans tout ça et malgré tout. Juste séduisante, sans maquillage, et avec le sourire qui va avec. Elle n’est ni grande, ni petite, ni même moyenne.  C’est une jeune fille avec un visage d’ange, des seins qui n’ont pas la prétention d’aguicher mais attirent le regard, et un cul, je le constaterai sous peu, sans autre ambition que d’être joli.

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