Tango corse.

(Retour à l’embarquement)

Demoral : Si pronto.

Papa : Je suis dans le goulet.

Demoral : J’arrive, avec une amie.

Lorsque nous arrivons sur les lieux Gérard est déjà sur place. Gérard est à lui seul un défi aux caricaturistes de ne pas tourner portraitiste. Maître de port au quai commerce, il passe le plus clair de son temps, entre deux ferries, à la terrasse de la Merendella. Pascale dont la Corse teinta les yeux avec ce qui lui restait des rochers d’Olmetto possède les deux, l’établissement et le bonhomme. Si la méditerranée ne devait plus compter qu’un yacht club ce serait chez ces hôtes. Outre le couvert et le réconfort, le marin en escale y trouve tout ce dont il a besoin, les bonnes adresses pour avitailler en produits locaux et les contacts en cas de pépin technique. Si Gérard ne dispose, a priori, d’aucune responsabilité quand au placement des yachts, il sait s’arranger pour que le poste attribué à un ami soit au plus près de chez Pascale, pour ne pas dire juste face à la Merendella.

Demoral : La psychette Gérard ; Gérard la psychette.

Gérard : enchanté.

La psychette : enchantée.

L’ombre du « Golden Crick » glisse en silence le long de la passe. Ses feux de navigation sont allumés malgré l’aube qui se lève pour la seconde fois du jour. Il continue vers le fond du port.

La psychette : Que fait il, il s’est perdu ?

Demoral : Non, il va faire demi-tour un peu plus loin pour mieux se positionner par rapport au vent.

La psychette : Je ne comprends pas, explique mieux !

Demoral : …

Le bateau réapparait mais ce n’est que bien en amont de l’endroit où nous l’attendons que le fracas métallique de l’ancre qui tombe se fait entendre. La poupe décrit alors un arc de cercle parfait et mon père se positionne perpendiculairement au quai, exactement deux places plus loin que celle qui est la sienne.

La psychette : que fait il ?

Demoral : Il compense l’effet que le vent aura sur sa manœuvre.

La psychette : Je ne comprends pas, explique mieux !

Demoral : …

Je me place derrière son dos à distance de bras tendu. La paume de mes mains sur ses épaules molles, le majeur sous le creux de sa clavicule, l’index sur le point d’acuponcture entre les deux. Les moteurs s’enclenchent arrière toute. J’exerce une pression qui confine à la caresse , elle fait deux pas en arrière, je n’en fais qu’un et relâche l’étreinte. Le tchak à tchak de la chaine qui défile résonne tandis que le yacht recule sur son ère. Le vent, troisième moteur du navire contre lequel le capitaine ne peut rien, dévie le bateau sur tribord. Elle pige le coup et chasse de un pas sur le côté sans que je n’aie à lui souffler dans le cou. Légèrement en aval au moment de se glisser entre ses voisins, mon daron corrige la trajectoire d’un subtil arrière tribord. Le simple contact de la peau de ma dextre sur sa hanche  invite ma nef à remonter le lit du vent. Léger coup arrière. Elle recule d’un pas, moi pas.

Le petit mousse du bord lance l’amarre. Gérard la saisit au vol et, d’une main,  noue de chaise le bateau au quai. Toujours sur son élan, la barcasse ne ralentit pas sa course.

 Mon coude se relâche, le bout fléchit. La distance entre la jupe et le bloc de béton continue de s’amenuiser. Tandis que deux fois deux corps, à peine séparés d’un vide quantique, sont sur le point d’entrer en collision, je hume d’une narine l’absence de parfum d’une chevelure traitée à l’eau de mer et exhale de l’autre un filet d’air qui frôle  son omoplate moirée. Le tableau est divisé par une ligne textile qui descend le long de la paroi pectorale pour s’élargir en un triangle aux côtés elliptiques supportant une surface pomme dont le centre de gravité saille ostensiblement.

Un sifflement déchire la scène. Les turbos viennent de s’enclencher, avant toute. Le remous provoqué par les hélices inonde le quai et les pieds du Gé. L’amarre se tend et mon bras aussi au point que quand l’aussière atteint les limites de sa résistance, elle gémit et l’eau salée gicle de ses fibres entrelacées.

Le bateau est en sécurité. Il est bien calé entre ses voisins. La chaine l’empêche de reculer, l’amarre le tient à quai. Les moteurs se taisent. Dans le fracas d’une avalanche pyroclastique mon père déboule de son poste de pilotage. Il porte un petit short beige à la Magnum et une chemise pilote sans galons qui peine à contenir l’épaisseur de la bête. Sa tête ovoïde comme un monolithe de Karnak ébouriffé arbore un sourire plus large que sa mâchoire carrée. Tel un Peter Pan qui aurait bien vieilli, il se place face à son public et ses poumons sonnent :

«  Ha Bah On a pris une belle branlée !!! « 

Un claquement claque derrière nous.

Une œuvre de Soulage reflète moins de lumière que celle qui irradie le visage de Pascale. Elle vient de poser un casanis sur une table largement en dehors de la limite légale de la terrasse.

Le Diable est servi

Il m’a coûté un couple ce billet !!!

Chapitre suivant :

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