Escale nocturne

Retour à l’embarquement.

-Mon père vous a payé ?

– Non

– Quel était le prix convenu ?

– Le prix du marché.

– Et quel est-il ?

– Je n’en sais rein, estimez le service que je vous ai rendu

– Et si mon frère avait eu besoin d’un skipper en troisième semaine, vous n’auriez pas cherché à en savoir plus ?

– Non

– Vous n’avez donc aucune notion de l’argent ?!?

Il ajoute un billet vert à la liasse qu’il vient de préparer, me la tend et me libère. Porté par l’aura d’un succès et la promesse d’un avenir radieux, je lévite plus que je ne marche sur le quai surchauffé de Porto Vecchio. La marina moderne ne présente que peu d’intérêt. La vieille ville sur les hauteurs n’est pas sur ma route. Le « San Antonio » m’attend à Bonifacio que je dois rallier dans la nuit.

Dans ma tête j’imagine un algorithme capable d’anticiper les mouvements de la bourse. Une sorte de clé à cliquet informatico-économique susceptible de me rendre plus riche que ceux qui m’emploient. Oubliant que de toutes mes études je n’ai jamais su programmer une calculatrice, je passe rapidement à la rêverie de ce que je ferais de tout cet argent.

 Pour sûr je naviguerais. Or je viens de le faire pendant deux semaines autour de la Corse en compagnie d’une famille d’avocats. D’abord le père, vieux sage qui m’a fait grandir et dont la femme en bonne mère juive m’a gavé à chaque repas comme si j’étais son rejeton, puis le fils qui a trouvé en moi le compagnon d’apéro idéal pour échapper un instant à sa femme névrosée et ses enfants hyperactifs.

Si j’étais riche aussi, je me laisserais tenter par des gambas flambées au casanis avec un petit blanc local. Ce qui tombe bien vu que la justice a grassement rémunéré mes compétences maritimes et que ce met figure au menu du petit restaurant familial que je viens de découvrir. Il est situé comme il se doit sur une charmante placette ombragée de la ville basse à l’écart des flots touristiques. Et puisque la fortune semble me sourire, je ferais bien une petite fête après le dîner. La patronne de la cantine, non contente d’avoir comblé mon désir culinaire m’indique une boite de nuit à mi chemin sur la route qui mène à Bonifacio. J’y trouverai sûrement la barmaid pour tout lui raconter.

L’amnesia est un immense complexe. Plusieurs pistes de danse, plusieurs bars, je ne m’y sens pas à l’aise préférant de loin les petits troquets de la rue derrière avec les vieux locaux. La barmaid est pourtant là, je m’installe à son comptoir. Le charme et le caractère d’une femme corse n’ont d’égal que la splendeur et la rigueur de la Corse elle-même. Pour bien découvrir une île, je préfère y accéder par la mer, pour captiver un ilienne je l’embarque dans mes histoires de marin.

Tout d’abord je prends mes distances vis à vis du boss pour bien souligner que je suis du peuple et non un envahisseur. Ainsi je lui narre de façon épique le jour où, tombé en panne au Cap Corse, je réussis à rejoindre Saint Florent au ralenti pour y trouver un mécanicien un dimanche. Ce dernier présenta une note ridicule au Boss qui au lieu de se montrer généreux vint s’en réjouir auprès de moi. Salaud de riche !

Ensuite, j’ajoute une pincée de tendresse en évoquant ma relation avec la petite fille de cinq ans. Je lui avais appris la nouvelle de Dino Buzzati, le « K », et elle l’avait répétée un soir à ses parents émerveillés. Au passage, je résume la nouvelle à la barmaid qui ne la connais pas. L’image du  marin cultivé et philosophe est une pièce maîtresse de mon arsenal séducteur.

Enfin, le fait d’arme est censé porter l’estocade. Si mes collègues cherchent à se glorifier comme s’ils avaient passé le Horn, je cherche plutôt à me présenter comme un dur que rien n’impressionne. Aussi quand je lui expose mon passage à terre des Lavezzi réputé très dangereux, je démystifie l’exploit en rappelant que s’il traîne bien quelques cailloux ici ou là, le chenal est largement praticable.

«  Mon homme est capitaine. Il fait visiter l’archipel aux touristes. Tu veux discuter avec lui ? Il est à l’autre bout du comptoir. »

Deux yeux noirs comme des canons de fusil me fixent en effet. Les vapeurs d’alcool se dissipent instantanément. Pour sauver la face, la retraite est impossible. Je dois aller le saluer et lui offrir un verre. Il me déverse son urine verbale. J’approuve, j’acquiesce, je fais allégeance. Prétextant enfin une ébriété avancée, je prends congé et me retrouve sur la route au beau milieu de la nuit. Bonifacio est à plusieurs heures de marche. Les odeurs du maquis, la voûte étoilée peinent à me faire oublier ma misérable condition.

Dieu est un pas de plus dans la nuit.

Fin du chemin, début de la messe.

Oursins.

( Retour à l’embarquement. )

 Encore une fois l’anse de Malfaçu s’est refusée à mes hélices. La calanque dans le désert des Agriates est parfaite. Elle est cependant soit trop petite pour mes embarcations, soit mes trapanelles sont trop grosses pour elle.  Toujours est il que  je n’y ai jamais mouillé.

D’habitude je me réfugie sur Salecchia, cette immense plage de sable blanc qui n’a pour seul inconvénient de voir tous les plaisanciers de Saint Florent y mouiller. Aujourd’hui les conditions atmosphériques sont parfaites. Je m’arrête dans l’anse immédiatement à l’Est de celle du Diable.

Les enfants sont énervés par la traversée depuis Calvi qui s’est pourtant passée dans les meilleures conditions. C’est moi qui ai serré les miches au passage d’Alcajola. Cet écueil dont la balise est une fois sur deux éteinte se pratique aussi bien à terre qu’au large. Pour monter dessus, il faudrait le faire exprès. Je provoque un débarquement sur la plage.

Depuis l’annexe qui ne demande qu’à couler sous le poids de trois enfants agités, je remarque , caché dans une anfractuosité de la crique un mini port avec une cabane de pêcheur et un barbecue. Mon équipage y ferait tâche, je les débarque sur la plage.

Dès les premiers pas, un son différent de leurs jérémiades se fait entendre. Ecoutez les enfants, c’est le sable : il chante. Plantez vigoureusement vos orteils et caressez vivement de votre coup de pied. » Couink !!!» C’est magique.

En y regardant de plus près la plage n’est pas que blanche. Nos traces musicales découvrent des grains roses bleus et noirs. Le jeu les amuse  le temps de gravir au sommet de la dune. Nous tombons nez à nez sur un couple de galinettes royales. Si l’aîné reste comme moi bouche bée, le cadet se rue dessus en hurlant provoquant les cris stridents de la petite. Il est temps de rentrer les invités arrivent à midi.

Le pire des scénarii, c’est quand un bateau ami vient rejoindre le vôtre au mouillage. Soit il pose son ancre et s’amarre à vos flancs. A tous les coups le vent tourne, les ancres s’emmêlent et vous êtes bon pour le tricot en côte de maille. Soit il s’amarre à vous et votre ancre doit supporter deux poids asymétriques. Dans les deux cas, la moindre vague fait entrer les deux bateaux dans une danse à phase opposée qu’une tête d’enfant rendrait charmante.

En attendant, j’ai un apéro à préparer. J’installe un atelier pêche sur la plage arrière du bateau, inculquant aux charmants bambins que le silence et la patience était le gage de leur réussite. Ce n’est pas très légal comme pratique en cette saison mais comme le dit papa : « ce qui est surtout interdit, c’est de se faire prendre », alors je me mets à l’eau pour y prélever quelques douzaines d’oursins. Ils me tendent les épines. Des verts, des bruns, des violets et même un blanc avec le bout des épines rondes et roses. De retour au bateau, je les laisse pendre dans un sac quelques centimètres sous l’eau.

Les invités ont abordé. Mon bateau évite moins rond, j’ai hérité de quatre mousaillons supplémentaires. Pour mieux tenter de les refourguer à leurs mères respectives, je propose le Graal : apéro entre hommes sur la plage arrière du bateau, oursins, petit vin blanc de Patrimonio.

L’invité : Pas kasher

Moi : Pas KaKoi ?

Le Boss : Laisse, je vais t’expliquer.

Du coup je me retrouve en tête à tête avec un avocat juif, moi les pieds dans l’eau pas lui, dégustant mes oursins arrosés des ses paroles sages. J’ai pas pu tout manger ni comprendre ce jour là. Alors j’ai dit aux enfants, prenez vos masques et vos tubas, nous allons nous promener. Après leur avoir expliqué le peu que je savais sur ces bestioles je leur ai dit « imaginez que vous êtes un oursin et déposez le là où vous aimeriez vivre. Le jeu a duré toute l’après midi.

Le soir, les parents ont souligné un calme inhabituel.

Et Dieu n’a rien à voir avec tout ça.

Point noté par mon père.

Chapitre suivant :

Formation

Retour à l’embarquement.

La brokeuse : T’es rentré ?

Demoral : Oui

T’es dispo ?

Non

Comment ça ?!?

Je forme le nouveau proprio du « San Antonio », un 15 mètres

C’est la princesse qui t’a appelé ?

Oui

Salope, j’en fais quoi de ma «Gitane » ?

Demande à papa il te trouvera une solution.

Mon père est face à moi. Nous déjeunons dans un de ces restaurants ouvriers qui n’ont pas oublié les vraies valeurs de la gastronomie simple. Son téléphone sonne, il ne répond pas. Lorsque la princesse, cette jeune et jolie importatrice de bateaux neufs m’a contacté, j’ai prétendu être encore à l’aéroport. Un repas avec mon daron est sacré et, disons le, plutôt épicurien.

Je fais bonne figure en arrivant au port de La Napoule. Sac de voyage en main, j’ai l’air d’un marin occupé. La princesse que je peine à regarder dans les yeux me présente le Boss. Tant par son physique que par son attitude, c’est Edouard Balladur. Il veut prendre la mer sans attendre. Je m’installe aux commandes pour lui montrer.

Principe fondamental, un bateau se manœuvre à l’inverse d’une voiture. C’est le cul qui tourne. Deux manettes extrêmement sensibles, une par moteur. Avant bâbord je vire à droite, avant tribord je vire à gauche. Une en avant une en arrière je tourne sur moi-même.  Au milieu du port je lui cède la place pour qu’il s’exerce. D’entrée il me pousse les gaz à fond en avant. Se rendant compte de son erreur et voulant revenir au neutre il m’enclenche en arrière toute. Les deux mille chevaux hurlent, le bateau rue, les inverseurs font leur prière.

Après quelques essais plus fructueux je lui propose un accostage à la station essence. Il se présente un peu vite à mon goût mais je n’ose trop rien dire. A quelques mètres du quai son téléphone sonne. Il lâche tout et commence à parler affaires. Je m’étonne de m’entendre sermonner un grand ponte de la finance.

Un peu vexé Edouard me demande si nous pouvons nous diriger vers les plages de Saint Tropez. Avec les moyens modernes la navigation ne devrait plus être un problème. En route je lui montre les deux ou trois cailloux à éviter notamment la cardinale sud de la chrétienne vers laquelle il se dirige allègrement. Arrivés à destination, le mouillage est catastrophique. Il peine à comprendre que ce n’est pas l’ancre mais le poids de la chaine qui tient le bateau.

  • Peut être serait il judicieux que vous nous accompagniez en Corse cet été ?
  • Oui certes.
  • Quels seraient vos émoluments ?
  • Au prix du marché
  • Très bien, je vous invite à déjeuner.
  • Heu … avec plaisir.

J’ai une révélation, Dieu est une salade fraîcheur.

Chapitre suivant :

Couleurs initiatiques.

Retour à l’embarquement.

  • Un petit rhum ?
  • Mais il est sept heure du matin !
  • Tu as dormi ?
  • Non.
  • Alors un petit rhum, et trouve nous un mouillage qu’on fasse le point.

Je jette l’ancre au milieu d’une inclusion à l’ouest de la virgule qui marque l’extrémité sud est de la Sardaigne. En aquarelle, elle ressemblerait à une pinède espérances sombres soulignée d’une plage auréoline fermée par de sains rochers. Le bateau lévite sur une piscine majorelle semi-circulaire. L’horizon se teinte de rose alisarine qui en s’élevant prend un éclat lumineux annonçant l’arrivée imminente du soleil. Le reste du tableau  est déjà cæruleum.

Le petit déjeuner aussi marin que spiritueux pris, Mustapha me demande de tracer ma route sur une carte papier, à l’ancienne. Je m’exécute, tout fier de lui montrer que je sais encore le faire. Je sors ma bonne vielle règle Cras pour calculer la direction entre le cap Carbonnara où nous nous trouvons et le cap Bon lieu d’atterrissage en Tunisie. Avec le compas à pointe sèche j’indique nos positions estimées à chaque heure. Un, deux, trois … STOP !… Quoi stop ? … regardes où tu es.

Au beau milieu de la mer en plein sur notre trajectoire, un rocher affleure sous trente centimètres d’eau. Même virtuel, un échouage est douloureux. Sans Mustapha j’étais dessus. Je ne suis qu’un marin du Dimanche. Ma carrière est finie. Je dois retourner à l’usine. « Nous avons tout tenté pour le baliser ou le détruire, rien n’y fait. T’inquiètes pas, tous les novices non initiés y passent. »

A l’approche de l’écueil, Mustapha observe calmement ma montée en tension. Je cherche un signe trahissant la présence du danger. De remous il n’y en aura pas tant la mer est calme. Je ne peux compter que sur un changement de la couleur de l’eau. Ils sont quand même casse couilles ces constructeurs de ne monter le GPS qu’après la livraison du bateau. Le délai de sécurité est passé sans signe du caillou naufrageur. Je n’ai pas eu à modifier ma course. Monter sur cette tête d’épingle au milieu de nulle part relèverait de la mal chance mais il est bon de savoir qu’elle est là. Un petit rhum pour fêter ça. Le soleil devient brûlant, je chausse et noue autour de ma tête un tee-shirt à l’envers. Ma représentation mentale est celle d’un touareg, je me tourne goguenard vers Mustapha et lis dans ses yeux qu’il me prend vraiment pour un imbécile.

Le port d’Hammamet est en vue. Une nuée de Dauphins nous accompagne. Ils ne sont pas les mêmes que par chez nous mais tout aussi joueurs. Les moteurs ronronnent doucement. Dans une heure je me serai, comme toujours, trompé dans les comptes avec le Boss et me mettrai à la recherche de La Barmaid pour tout lui raconter. Un moteur seulement ronronne, l’autre s’est tu. Le second  s’éteint à son tour, panne sèche. L’ordre était de ne pas toucher terre en Tunisie avant la destination finale pour d’obscures raisons de taxes à ne pas payer. Les secours vont intervenir, les autorités vont découvrir que le bateau n’est pas en règle, que je ne possède ni brevet de navigation ni contrat me liant au Boss. C’est sûr, je vais finir dans le geôles tunisiennes.

Mustapha appelle son ami mécanicien qui nous rejoint avec une petite embarcation locale pour nous livrer quelques litres de gasoil. Ils discutent dans une langue qui m’est étrangère mais je devine qu’il y est plus questions des femmes qui les attendent au port que de notre fortune de mer. Je les observe, car je ne sais pas faire, réamorcer les injecteurs. les bourrins redémarrent.

J’ai la révélation, Dieu est une clé de treize.  

Chapitre suivant

Bouches de Bonifacio, la nuit.

Retour à l’embarquement.

La traversée fut tranquille. Nous avons quitté La Napoule au levé du jour et navigué à dix nœuds pour économiser le carburant. La mer était d’huile, les dauphins nous ont rendu visite dans le seul but de m’offrir quelque chose à raconter à la barmaid ce soir. Je dois travailler ma description d’un lever de Corse. D’abord les nuages accrochés aux reliefs, puis les montagnes et enfin la côte, ça je le tiens. En revanche je dois trop insister sur le caractère asymptotique de l’atterrissage sur Bonifacio, chaque fois elle décroche.

Elle n’est pas là aujourd’hui. C’est le patron qui tient le bar. Et à un patron corse, tu ne lui racontes pas des histoires de midinettes. Tout au plus tu lui dis merci quand il remet sa tournée plus souvent qu’à son tour. Surtout, malgré la curiosité que ça t’inspire, tu n’évoques pas le fusil à pompe accroché au mur entre le Casanis et la Pietra.

Mustapha : Qu’est ce qu’on fait là ?

Demoral : J’aime les petits troquets des petits ports.

Mustapha : Oui, moi aussi, mais pourquoi faire escale à Bonifacio ?

Demoral : Ben c’est la nuit.

Mustapha : Et tu ne navigues pas la nuit ?

Demoral : …

Mustapha : C’est ce qu’il y a de plus simple et de plus beau.

On décolle ?

On appareille !!!

Mustapha va dans sa cabine en me mentant de me relayer à la barre dans trois heures.

Il est cuit.

Comment ai-je oublié ?

La nuit tout est calme. La navigation se résume à suivre la lumière des phares et des balises. Ma première sortie de nuit remonte à mes six ans lorsque j’avais refusé d’attendre le retour de pêche de mon père avant d’ouvrir les cadeaux de Noel. A moins qu’il ne m’emmène avec lui.

 Pourquoi ai-je eu peur ?

Les feux rouge et vert marquent la sortie du goulot de Bonifacio. En venant du large, il faut laisser le rouge à bâbord et le vert à tribord. Comme je sors, fatalement je fais l’inverse c’est plus prudent. Je continue vers le large jusqu’à identifier six éclats lumineux  brefs suivis d’un long. C’est la cardinale sud des Lavezzi qui marque comme son nom l’indique, l’extrémité sud du redoutable archipel des Lavezzi. Selon le même principe, il suffit de se laisser glisser de proche en proche le long du canal entre la Sardaigne et les îles de la Maddalena. Je serre quand même un peu les fesses  au passage à terre de la Tavolara, c’est un peu étroit.  Puis l’eau est claire jusqu’au bout de la nuit.

Je coupe les feux de navigation,

je coupe les instruments de navigation,

je coupe toute source de pollution de ma voie lactée.

J’ai la révélation, Dieu est une luciole.

Au delà, je ne connais pas.

Chapitre suivant

Retour sur La Napoule.

(Retour à l’embarquement.)

La brokeuse : Tu es rentré ?

Demoral : Oui.

La brokeuse : Tu es dispo ?

Demoral : Oui.

La brokeuse : Un treize mètres pour Hammamet ça te dit ?

Demoral : Oui.

La brokeuse : Tu prends combien ?

Demoral : Pourquoi, c’est payé ?

La brokeuse : Tu me désespères. Ton équipier t’attend.

Demoral : Rhoa non !

La brokeuse : C’est le futur capitaine du bateau. Un ancien de la Marine Tunisienne.

Demoral : ho putain, un militaire !?!

Je ne peux pas prétendre que mon armée se soit bien passée. Pourtant tout avait bien débuté. Le dernier Boss de ma dernière croisière avant mon départ sous les drapeaux m’avait repéré. En guise de pourboire, il me tendit sa carte et me dit : « envoies moi un cv et une lettre de motivation, je vois ce que je peux faire pour toi ». Une semaine plus tard je recevais la copie d’une lettre à entête de l’assemblée nationale, adressée au ministre de la défense et qui commençait ainsi : « Monsieur le Ministre, je voudrais vous attirer l’attention sur le cas de Monsieur  Demoral … »

Je fus enrôlé comme simple soldat , certes, mais au Fort de Vincennes. J’enfilais mon uniforme à huit heures le matin pour le quitter à dix sept et rentrer chez ma copine de l’époque deux arrêts de métro plus loin. La patrie ne me demandait rien d’autre que de chercher mon premier vrai travail. Au bout de cinq mois, j’avais passé quatre des cinq entretiens pour intégrer un grand cabinet de consultants. Le jour du dernier, mon capitaine d’escadron me refusa la permission de sortie sous prétexte que j’étais un peu agité ces dernières semaines.

Tout trouffion que j’étais, j’ai mis la révolution dans la caserne jusqu’au colonel et je me suis évadé. Les tours de La Défense n’ont pas vu mon ombre ce jour là. Mon premier naufrage est intervenu durant une traversée de Paris. J’ai passé la soirée avec Dieu et le Diable. Il paraît que mon inconscient s’est exprimé. Ca m’a valu cinq semaines de repos dans un joli hôtel des armées du côté de Percy. L’accueil etait excellent, les chambres bien capitonnées. Un an pour m’en remettre.

La Brokeuse : Mustapha Demoral, Demoral Mustapha.

Mustapha : J’ai vérifié les niveaux. J’ai vérifié le matériel de sécurité. Tu as pris la météo ?

Demoral : Non.

Mustapha : T’as raison, de toutes façons c’est anticyclonique pour encore un bon moment.

Demoral : Je vais faire les courses. D’habitude je prends charcuterie et bière de chantier mais ça risque de ne pas te convenir.

Mustapha : Très bien pour moi. N’oublie pas le Rhum.

J’ai la révélation : Dieu est uniforme.

Je découvre qu’il ne faut pas dire baie de Cannes mais golfe de La Napoule.

Chapitre suivant

Pour plus de détails sur le pétage de plombs :

Ici

Houlà

Et là comme ça on arrêtera de dire que j’en branle pas une.

Et le dernier, c’est pour ma gueule.

Majorque Ouest

(Retour à l’embarquement. )

Vautré dans le fauteuil passager, je contemple sur bâbord défiler la côte ouest de Majorque. Les jambes sont allongées, les pieds sur la console. Kamel semble kiffer le joujou que je viens de lui refiler. Ce que je viens de vivre ne vaut pas une ligne dans mon curriculum vitae. A peine quelques milles en plus à mon actif. L’heure du bilan s’impose.

Dans ma poche arrière gauche, un diplôme inutile plié en quatre alourdi mon esprit. Entre mes mains un métier en or allège mon avenir. C’est que mine de rien, autant dans l’industrie je ne me projetais pas trop, autant dans le yachtisme je dispose, après dix saisons de job d’étudiant , d’une certaine réputation dans le milieu des brokeuses cannoises.

Ces mères maquerelles dont la plupart ont visité la cabine de mon père, ce marin pêcheur devenu capitaine de yacht, m’affirment sans rire que « si je ferais des études je finirais moins con que ça ». Ma jeunesse me prive de leur rétorquer que loin de là est mon objectif. Je compte bien prouver à leurs succesexisses qu’avec moins de « c » et plus  d’ « X »,  je suis pire que lui.

L’instant est comme ces moments où je prends un peu de hauteur sur mon triste corps pour observer la situation comme si je n’y étais pas. Je suis Le Boss. Mon capitaine mène la barque. Pour compléter le tableau, alors que nous passons à terre d’un îlot prometteur en mouillages à venir, il me tend une cigarette mal roulée. Je divorce définitivement d’avec mes poumons de sportive effarouchée, je tire une longue taffe.

J’ai la révélation, Dieu est un fumeur de Mariejeanne.

La brokeuse en demande toujours plus.

Chapitre suivant :

Soller.

(Retour à l’embarquement )

Le point de non-retour est passé. Quoi qu’il arrive maintenant, il sera plus facile d’aller de l’autre côté que de retourner en arrière. Pour la traversée vers les Baléares, la brokeuse a exigé que je sois accompagné. Je ne sais pas quelle lubie pousse ces vénales créatures à vouloir me coller dans les pattes un assistant qui en cas de naufrage ne ferait que m’apporter des emmerdes supplémentaires. En mer je suis bien seul. A terre aussi d’ailleurs.

Kamel m’a rejoint à Barcelonne quelques jours avant que la météo ne nous autorise à tenter une hélice hors du port. Nous naviguerons ensemble jusqu’à Palma, il continuera seul sous l’assistance d’un navire ravitailleur vers l’Algérie. Dès que je l’ai rencontré, j’ai flairé que c’était un bon. Il m’a regardé, il a considéré l’embarcation, il a dit :

  • C’est avec ça que tu viens de Cannes ?
  • Oui.
  • C’est avec ça qu’on doit traverser ?
  • Oui.
  • Mais tu es fou !
  • Oui.
  • On va quand même investir dans un canot de survie et charger quelques litres d’essence en bidons.

Durant la traversée, nous ne parlons quasiment pas. Nous avions prévu de nous relayer à la barre mais le vent monte. Je ne veux pas quitter mon poste. La situation est relativement confortable comparée à ce que j’ai rencontré jusqu’ici. J’ai mis du Sud dans mon Est et la mer est restée d’Ouest. Mais j’ai peur que si je dessoude ma main de la poignée de gaz pour lui laisser les commandes il ne se mette à tenter des imbécilités du genre louvoyer pour éviter les embruns. Il ne bronche pas et finalement son seul fait d’armes est de descendre régulièrement dans la cabine vérifier si tout se passe bien au niveau des vapeurs explosives avec un cigare allumé au bec.

Enfin nous entrons dans le tout petit port de Soller, porte d’entrée Nord de Majorque. Il s’agit en fait plus d’une anse parfaitement ronde dont la passe étroite protège le mouillage de tous les vents. Seul un petit môle en béton permet de mettre pied à terre. Nous nous y amarrons le temps de transvaser nos Jerricans dans le réservoir et nous apprêtons à reprendre notre route.

  • Y’a pas que le bateau qui a soif !
  • On s’en jette une ?
  • Tu m’étonnes !!!

La place du village est pour ainsi dire déserte. A la terrasse du seul bistrot ouvert nous sommes seuls. Les façades colorées des maisons, le tortillard qui rallie Palma par les collines, les palmiers nous protégeant d’un soleil de plomb me font penser que nous sommes bien à cheval entre Provence et Maghreb. La serveuse dont le charme insulaire m’émeut nous dépose sur la table deux choppes toutes droit sorties du congélateur. La mousse voluptueuse dégouline le long du verre rendu opaque par le givre. Je ferme les yeux, je porte la coupe à mes lèvres.

J’ai la révélation, Dieu est une première et longue gorgée de bière.  

Un peu que je vais en ajouter une de légende.

Chapitre suivant :

First time in Barcelona

  • Allo ?
  • Bonjour, Corinne Duplessy ressources humaines Alcatel Space Industries.
  • Oui bonjour.
  • Félicitations, vous avez réussi votre entretien, vous commencez Lundi.
  • Ha oui mais là non, je suis désolé je rentre un bateau dans le port de Barcelone, je ne serai pas à l’heure pour la pointeuse.
  • C’est moi qui suis désolée, c’est quand même un beau poste.
  • Non je vous assure, ne soyez pas désolée.

Je regarde autour de moi tout est clair. Le ciel est limpide, la mer est calme, le bateau qui si il avait été de ski nautique serait gros glisse doucement dans l’avant-port au milieu des cargos. Quelques minutes plus tôt je me demandais ce que je faisais là, je viens juste de prendre le tournant de ma vie. Je suis marin.

Je n’ai jamais mis les hélices dans cette ville mais les instructions nautiques me disent que le yacht club me recevra un peu plus loin. Effectivement, le port de commerce laisse peu à peu place à une jolie marina avec des embarcations civilisées. Sans demander l’avis de personne car je n’ai pas de radio, j’amarre mon frêle esquif sur la première place venue et me dirige vers la capitainerie pour les formalités administratives.

  • Bon giorno
  • Good afternoon .
  • Una plazza per la notte per favor ?
  •  Yes, do you have the papers and insurrance of the boat please?
  • Eh no, questo est una nuevo barca no lé ai
  • Fair enough for this time, you can stay where you are. This is the key.
  • Qué es ?
  • The key of the Shower.

Tout surpris de la qualité et de la simplicité de l’accueil, je m’en retourne avec le précieux sésame en poche et mon espagnol sous le bras. Le bateau est en sécurité. Depuis quatre jours que je suis parti de La Rague, un tout petit port enclavé dans l’Estérel à l’ouest de Cannes dans la baie du même nom, je n’ai eu à faire à l’eau que sous la forme de seaux d’eau dans la gueule.

Ce n’est pas tant que la mer ait été mauvaise mais une embarcation de neuf mètres n’est pas faite pour affronter un force cinq de face. A chaque vague il fallait couper les gaz pour les remettre ensuite, j’en ai des ampoules aux mains. Toutes les trente secondes, le nez du bateau enfournait dans la mer. Vingt à trente centimètres d’eau déferlaient sur le pont, passaient le pare-brise et me tombaient sur la tête.

Pour conjurer le sort, je criais à tue-tête et à qui voulait bien l’entendre un déchirant « MERCI !!! » Et Neptune dans sa candeur m’en reversait une bassine glacée et mouillée qui me dégoulinait dans le dos malgré la parka et me trempait jusqu’au caleçon. A l’heure qu’il est, je ne suis plus qu’un bloc de sel qui pue et qui tremble.

Un petit click et la porte s’ouvre. La première chose que je vois ce sont quelques livres de toutes les langues et cette petite affiche. « take a book, leave a book ». Quelle superbe idée, la prochaine fois que je viens ici il faut que je laisse « la longue route » de Bernard Moitessier. J’avance , tout sent le propre, je me déshabille et entre dans la cabine. Le pommeau est large, la pression digne des chutes du Niagara, la température idéale.

J’ai la révélation, Dieu est une douche.

Chapitre suivant.

Centuri

C’est le dernier jour du charter. « Lady Brigitte II » remonte à 10kts le Cap Corse côté est après avoir passé dix jours dans les îles entre Elbe et Giglio. J’aime ce coin, il n’y a jamais de vent et il est oublié de la plus part de mes confrères.

Tout s’est bien passé. Les invités forment une jolie bande de copains qui profitent simplement de leurs vacances entre baignade, farniente et apéros rosés. Il n’y a rien à raconter, à part une marée noire, il ne peut plus rien m’arriver.

Si quand même. Un matin de très bonne heure j’avais mouillé sur Gianuttri une petite île en forme de fer à cheval abritée de tous les vents. La crique était déserte, j’avais posé l’ancre au plus prêt des rochers et frappé une amarre à terre pour éviter l’évitement.

L’ Italien est très navigateur ou inconscient. Il s’aventure au large avec n’importe quelle barcasse si bien que je me suis vite retrouvé entouré d’une myriade petits bateaux. Quand les carabinieri sont arrivés, avaient ils peur que je déplace l’île, ils m’ont demandé de retirer mon amarre à terre . J’ai fait un strike dans la crique.

Je prends quand même la météo. De l’autre côté du cap ça peut bastonner sévère. D’aussi loin que voit le Cross med, on ne m’annonce, avec un accent Corse invitant à la sièste, que du force 1 à 2 avec calmes locaux. Le pied.

Je peux donc faire escale pour la journée devant Centuri mon endroit préféré de Corse. Le bateau est immobile sur une piscine d’eaux turquoises. Je peux l’abandonner le temps de faire visiter ce petit port de pêche à mes clients. Ils font provision de langoustes sans oublier l’équipage et prennent l’apéro sans oublier le capitaine.

Toujours rien à dire jusqu’à ce que la patronne débarque d’un air penaud dans le poste de pilotage. « je suis désolée, nous avons fait tomber une serviette de bain dans l’eau ». Mon sang ne fait qu’un tour je vais intervenir.

Lorsque j’arrive à l’arrière du bateau, j’ai l’impression d’être un maître d’école devant sa classe qui vient de faire une bêtise. Je regarde, la serviette est bien là par quatre mètres de fond sur lit de sable blanc. Je lance un regard réprobateur à mon assistance et je me laisse tomber tout habillé par dessus bord.

C’est en nageant vers le fond que je me dis que j’aurais peut être dû écouter les réprobations de mon équipage lorsqu’ils m’ont vu préméditer mon coup en retirant portable et portefeuille de mes poches. J’aurais passé l’age de ce genre de conneries et ce ne serait pas digne de mon statut de capitaine.

C’est pourtant bien un accueil de rock star qui m’attend à mon retour sur la plage de bain du bateau. Ils sont morts de rire, m’applaudissent, me disent qu’ils n’ont jamais vu ça. Ce sont eux qui s’occupent de ma douche et de m’apporter une serviette sèche.

Pour le reste de la journée, qui est dors et déjà gagnée, je décide d’emmener à terre, un par un mon équipe pour une petite Piétra au soleil en terrasse. Ils l’ont bien mérité. Seulement, une bière par membre d’équipage, ça fait un équipage de bière pour moi et ils sont six. Lorsque je reviens sur le bateau, je suis dans le même état que mes passagers.

Il est temps de remonter l’annexe et de lever l’ancre pour la traversée de nuit vers La Napoule. Mer d’huile, pleine lune et chansons paillardes avec mes marins et mes invités.

Je vous propose un petit Red Cardell en fond musical.