Renoncement.

(Retour à l’embarquement)

Demoral : Allo ?

La brokeuse : Le boss de « Gitane » m’ordonne de te débaucher.

Demoral : Ha oui, il ferait confiance à quelqu’un qui ne tient pas ses engagements ?

La brokeuse : Je pensais bien que tu me répondrais ce genre de vieillerie.

Demoral : Nous sommes le douze Aout, dans six jours j’en ai terminé ici et je suis à lui.

La brokeuse : Tu es un amour.

A l’angle du quai d’honneur où nous nous sommes rencontrés et du quai Jérôme Comparetti vers lequel j’espère continuer la balade, la psychette observe le retour d’une navette à passagers. Si elle m’attend, c’est qu’elle n’est pas fâchée. Sur la cahute à l’entrée du débarcadère une affiche grand format promet une rencontre avec les dauphins. Ce n’est pas très loyal d’utiliser le cétacé à des fins séductrices mais la technique est redoutable auprès de la midinette.

Demoral : J’ai du travail jusque fin Septembre.

La psychette : Félicitations.

Demoral : Tu veux nager avec les dauphins ?

La psychette : Bè pruvatu dolce core, mais continue de me parler de toi plutôt.

Demoral : En 1969, Bernard Moitessier participe à la première course autour du monde à la voile, sans escale et en solitaire. En passant le cap Leeuwin au sud de l’Australie un groupe de dauphins attire son attention. Ils ne jouent pas comme d’habitude. Ils se contentent de longer la coque du voilier puis virent sur tribord. Intrigué il descend sur sa table à carte faire un point. Il se dirige droit vers les rochers. Il ressort, règle ses voiles, et son cap s’adapte. Les dauphins changent de comportement. Ils font la fête et d’un triple axel, le leader du groupe lui dit « bravo l’humain, tu as compris. »

La psychette : C’est une belle histoire mais en quoi cela te concerne-t-il ?

Demoral : Au début de « La longue route », le livre de son aventure, il est question de compétition et de performances journalières. Mais au fur et à mesure du voyage le récit prend une autre dimension. Moitessier se détache de l’enjeu. Alors qu’il a quasiment course gagnée après le passage du Horn, il prend la décision de ne pas rejoindre l’Europe. Il renonce à tous les prix, il ne veut pas retrouver cette société de fous qui détruit tout et asservit. Alors il remet cap à l’est et entame un second tour du monde. A son deuxième passage de Bonne Espérance au sud de l’Afrique, il laisse un message : « Je continue parce que je suis heureux en mer et peut être aussi pour sauver mon âme »

La psychette : Tu t’identifies à lui ?

Demoral : Quand j’arriverai à hauteur du petit orteil de son pied gauche, je serai content. Disons que j’ai un peu moins bien négocié le tournant. Il a fallu que je naufrage pour comprendre.

Sur notre gauche défilent les terrasses des restaurants dont celle du très luxueux Hôtel « L’escale ». Le dernier boss de ma dernière croisière, un publicitaire génial dont la vision de la vie était phénoménale, m’y conviait régulièrement. Nous y rencontrions ses relations. Un jour des voileux sponsorisés qui n’ont jamais trouvé bon de m’inviter dans leur entreprise, un autre un business man qui crut nécessaire de m’expliquer comment réussir dans la vie avant de prendre deux éclairs bleu nuit entre les yeux. Sur notre droite, « Thendara » un classique de 37 mètres construit en 37 également. J’y aurais astiqué les cuivres bénévolement pour me faire enrôler comme simple marin mais le capitaine en deux minutes m’avait retourné sous prétexte que je n’avais jamais fait de voile. Dans ma tête s’ouvre le débat sur l’opportunité d’en parler et si oui sous quelle tournure de phrase.

Demoral : Faut aussi que je te parle de mes parents ou c’est mieux si je cause plus ?

La psychette : Plus personne ne parle de son enfance en séance et la communication non verbale fait partie de la thérapie. Relis Cicéron.

Demoral : Et si c’est carré je fais quoi ?

La psychette : Imbecile.

Nous cheminons silencieux jusqu’au carré des pêcheurs. La vedette de la SNSM avec ses vives couleurs bleu et orange en marque l’entrée. Les pointus, malgré l’absence de lumière blanche, utilisent le reste de la gamme chromatique. Le bateau du corailleur demeure aluminium. Les visages burinés des êtres qui animent ces embarcations donnent à la scène une allure de carte postale qu’il me serait difficile de décrire autrement que par des niaiseries.

Demoral : Tu vois ce bateau bleu et blanc en face, amarré de l’autre côté du port à l’envers des autres ?

Psychette : Oui.

Demoral : C’est le mien, le « San Antonio », un quinze mètres Open. En automobile ce serait un cabriolet. Dans la coque : deux cabines et un salon. Sur le pont : terrasse et console de pilotage. Tu verras, celui de mon père, un vingt deux mètres Fly, est différent. Dans la coque :  trois cabines. Sur le pont : un grand salon, une cuisine et un poste de pilotage. Au-dessus, la terrasse. Et là face à toi, qui avitaille à la station, tu as le modèle encore supérieur. Une vaste cabine armateur remplace le poste de pilotage qui se trouve surélevé d’un demi pont légèrement en contrebas de la terrasse. C’est la timonerie, le domaine du capitaine. Elle donne son âme au navire. Ses vitres me font penser à des lunettes de soleil posées sur un lobe préfrontal déterminé. Oui, c’est ça qu’il me faut. A trente cinq ans, j’aurai mon trente cinq mètres et j’aurai résolu l’équation du capitaine.

La psychette : Senza sperenza..

Dieu est une contradiction.

Chapitre suivant.

Chapitre suivant :

Au petit bar tabac (suite)

(Retour à l’embarquement.)

ou

(Au petit bar tabac, première partie.)

Nous reprenons nos places respectives sans même envisager de songer à présenter de vaines excuses. Les anciens ricanent. Les pochtrons nous dévisagent. Le capitaine à passagers allume une nouvelle cigarette. Le patron nous présente les deux verres de sa tournée sans mot dire. Dans ma tête Sergio Leone joue de l’harmonica et ma mère pleure son fils.

La psychette : Vous vous connaissez ?

Le patron : Il a débarqué un matin de la semaine dernière avec son sac de voyage prétendant arriver à pied de Porto Vecchio. Depuis il vient régulièrement mais à part pour commander et dire « bonjour, merci, au revoir » ce sont les seules paroles qu’il ait prononcées à ce jour.  

Demoral : ben quoi ?!? C’est pour pas déranger.

La psychette : Pour tes papiers, je crains qu’il ne te faille attendre le prochain alignement astral en espérant tomber cette fois sur une énarque. Par contre si tu te livres sincèrement, je peux éventuellement te démêler une ou deux pelotes de neurones et t’indiquer une piste à suivre.

Demoral : La dernière fois qu’on m’a proposé le divan, c’était pas pour y jacter de mon enfance.

Le patron : Ma hè stupidu.

La psychette : (Hè un eufemimentu). Plus personne ne s’allonge pour une analyse, c’est dans les film ça.

Demoral : Mais j’en sais rien moi !!! Comment on fait ? Faut dire quoi ?

La psychette : Commence par te souvenir de tes études. Peut-être as-tu laissé passer quelques signes d’un mal être.

Demoral : Disons que j’avais du mal à m’intégrer au sein de ce troupeau de terriens dont les préoccupations de petits bourgeois mal délangés me laissaient coi. Quand au coït, dix pour cent de filles dans la promotion dont neuf et demi accaparées par les possédants d’appartements, de voitures ou de forfaits de ski, ça m’a musclé le poignet droit.

Le patron : Parla bè in a vita vera, U picculu.

La psychette : Et le dernier demi ?

Demoral : Je l’aurais bien  bu cul sec si elle n’avait pas attendu le jour de remise des diplômes pour me déclarer sa flamme.

La psychette : Pas de vie sentimentale, donc, durant toutes ces années.

Demoral : Ha si ! J’ai vécu une histoire depuis l’année de terminale jusqu’à l’armée. Elle était incommensurablement plus intelligente que moi alors en fin de prépa elle a décroché une grande école parisienne quand je me suis échoué en seconde zone de province. Nous ne nous voyions que rarement. Notre union n’a pas résisté lorsque je suis retourné comme une loque chez mes parents après ma crise militaire. Aux dernières nouvelles, elle aussi a tout envoyé valser pour se consacrer à sa passion, la musique.   

La psychette : Tu ne manques pas d’air ! il t’en aurait fallu une deuxième ?

Demoral : Et une troisième même pourquoi pas. Le marin avec une femme dans chaque port n’est pas qu’une légende. C’est pas du vice, faut considérer ça comme du stage de perfectionnement continu. L’amour est assez vaste pour supporter le partage.

Le patron : Senza dubbitu, signorina, avete trattatu cù un pueta.

La psychette : Bon cette fois on y va, l’air frais te fera du bien.

Demoral : Malheureuse, on ne part pas sur la tournée du patron.

Elle se lève mutine et se dirige vers la sortie.

Le patron : Va petit, tu te débrouilles comme un chef.

Cupidon m’accompagne à la suite de la belle thérapeute.

Dieu s’en jette une dernière.

Chapitre suivant :

Pour l’illustration :

Vous allez au petit bar tabac en bas de chez vous.

Vous inculquez deux trois notions de Corse au patron.

( ça marche aussi avec le breton, le basque ou le ch’ti)

Vous buvez un coup à ma santé.

Prenez une photo, vous y êtes.

C’est pas de l’alcoolisme, c’est de la préservation de patrimoine national.

Au petit bar tabac.

Retour à l’embarquement.

Toujours hypnotisé par son stradivarius, je traverse sous son pilotage un banc de veaux même pas marins affalés le nez en l’air en terrasse pour enfin atteindre dans un grand soulagement la salle du bar. Deux piliers de comptoir dissertent fin du monde. Au fond de l’arrière-cour quelques anciens échangent dans une langue reposante qui m’est étrangère. Un capitaine de navette à passagers termine son casanis en observant monter ses volutes déformées par le tremblement de ses mains.  Les verres, avant de rejoindre leur raque, se demandent comment ne pas éclater entre les doigts de pianistes du patron qui nous écoute dubitatif négocier entre s’installer en salle ou au bar. Je l’emporte, c’est accoudé au zinc que je commande deux Pietra.

La psychette : Bon alors, comment on devient marin ?

Demoral : Faut tomber dedans quand on est petit. La navigation n’est pas vraiment un art ou une science qui s’apprend. Tu l’as ou tu l’as pas. En fait, la mer est une puissante drogue. Tu y goûtes, t’es pris.

La psychette : Ha, on attaque directe les grandes phrases ?

Demoral : …

La psychette : Pourquoi tu dis qu’il est sordide ce bar ?

Coup d’œil assassin du patron. Haussement de mon sourcil gauche alors qu’un frisson me parcours le dos. Il s’agit de faire comprendre en un regard repentissent qu’il ne s’agit que d’un léger détournement de langage. Soupir désespéré du tôlier qui laisse glisser.

Demoral : Malheureuse, tu veux qu’on me retrouve au fond du port ?

La psychette : Ton père était marin ?

Demoral : Ha, on attaque l’analyse ?

La psychette : Diccilimbibratu !

Je me doute que ce ne doit pas être une carresse.

Demoral : EST marin. Il va bien merci. Il est en route depuis Calvi, j’attends son arrivée dans l’après midi. Ca doit bastonner dur pour lui dehors.

La psychette : Pourquoi n’est tu pas dehors ?

Demoral : Mon boss n’a pas voulu sortir à cause du vent.

La psychette : C’est qui ton Boss ?

Demoral : Edouard Balladur.

La psychette : C’est vrai ?

Demoral : Non mais il lui ressemble. D’après ce que j’ai compris, c’est un grand directeur de grande banque. Par contre, un jour, il m’a ramené un vrai ministre à bord. J’ai joué l’opportuniste, je lui ai exposé ma situation. Si tu as deux minutes je t’explique.

La psychette : A priori mon destin est d’écouter ce genre d’histoires.

Demoral : Bien, alors patron la même s’il vous plaît. Disons pour faire simple que d’un côté j’ai un diplôme d’ingénieur en Génie Industriel que je ne saurais même pas t’expliquer ce dont il s’agit ni pourquoi ils me l’ont donné, et que de l’autre ayant bourlingué à chaque vacances contre rémunération en or autour de la méditerranée je dispose d’un métier pour lequel je n’ai aucun permis. Je navigue dans l’illégalité la plus totale. L’administration maritime française refuse de me régulariser. Ils ne prennent pas en compte mon expérience sous prétexte que c’était du travail au black et voudraient me renvoyer à l’école apprendre à faires des nœuds. De plus leur système est implacable et repose sur une doctrine dont je n’ai pas encore trouvé la faille. Il faut des brevets pour naviguer et il faut avoir navigué pour passer ces brevets. Ca me fait des nœuds au cerveau.  Tout ceci sans leur avoir encore mentionné mon passage en hôpital psychiatrique.

La psychette : Tu ne leur dis rien et viens, on va marcher, on a assez bu.

La pénombre et la fraîcheur inhabituelle du dehors nous tendent les bras alors que nous allons passer le seuil du troquet quand mon cœur s’arrête.

Le patron : Hé les petits !!!

Demoral : Ouiii, pardon ?

Le patron : Que vous partiez sans payer c’est une chose mais que vous ne trinquiez pas sur la mienne me vexe.

Demoral : Ha si oui mais non mais si bien sûr avec plaisir. Pardon, l’amour nous étourdit.

Et Dieu créa cupidon.

( pour l’illustration on verra quand je suis grand)

Chapitre suivant :

Escale nocturne

  • Mon père vous a t il payé?

– Non

– Quel était le prix convenu ?

– Le prix du marché.

– Et quel est-il ?

– Je n’en sais rein, estimez le service que je vous ai rendu

– Et si mon frère avait eu besoin d’un skipper en troisième semaine, vous n’auriez pas cherché à en savoir plus ?

– Non

– Vous n’avez donc aucune notion de l’argent ?!?

Il ajoute un billet vert à la liasse qu’il vient de préparer, me la tend et me libère. Porté par l’aura d’un succès et la promesse d’un avenir radieux, je lévite plus que je ne marche sur le quai surchauffé de Porto Vecchio. La marina moderne ne présente que peu d’intérêt. La vieille ville sur les hauteurs n’est pas sur ma route. Le « San Antonio » m’attend à Bonifacio que je dois rallier dans la nuit.

Dans ma tête j’imagine un algorithme capable d’anticiper les mouvements de la bourse. Une sorte de clé à cliquet informatico-économique susceptible de me rendre plus riche que ceux qui m’emploient. Oubliant que de toutes mes études je n’ai jamais su programmer une calculatrice, je passe rapidement à la rêverie de ce que je ferais de tout cet argent.

 Pour sûr je naviguerais. Or je viens de le faire pendant deux semaines autour de la Corse en compagnie d’une famille d’avocats. D’abord le père, vieux sage qui m’a fait grandir et dont la femme en bonne mère juive m’a gavé à chaque repas comme si j’étais son rejeton, puis le fils qui a trouvé en moi le compagnon d’apéro idéal pour échapper un instant à sa femme névrosée et ses enfants hyperactifs.

Si j’étais riche aussi, je me laisserais tenter par des gambas flambées au casanis avec un petit blanc local. Ce qui tombe bien vu que la justice a grassement rémunéré mes compétences maritimes et que ce met figure au menu du petit restaurant familial que je viens de découvrir. Il est situé comme il se doit sur une charmante placette ombragée de la ville basse à l’écart des flots touristiques. Et puisque la fortune semble me sourire, je ferais bien une petite fête après le dîner. La patronne de la cantine, non contente d’avoir comblé mon désir culinaire m’indique une boite de nuit à mi chemin sur la route qui mène à Bonifacio. J’y trouverai sûrement la barmaid pour tout lui raconter.

L’amnesia est un immense complexe. Plusieurs pistes de danse, plusieurs bars, je ne m’y sens pas à l’aise préférant de loin les petits troquets de la rue derrière avec les vieux locaux. La barmaid est pourtant là, je m’installe à son comptoir. Le charme et le caractère d’une femme corse n’ont d’égal que la splendeur et la rigueur de la Corse elle-même. Pour bien découvrir une île, je préfère y accéder par la mer, pour captiver un ilienne je l’embarque dans mes histoires de marin.

Tout d’abord je prends mes distances vis à vis du boss pour bien souligner que je suis du peuple et non un envahisseur. Ainsi je lui narre de façon épique le jour où, tombé en panne au Cap Corse, je réussis à rejoindre Saint Florent au ralenti pour y trouver un mécanicien un dimanche. Ce dernier présenta une note ridicule au Boss qui au lieu de se montrer généreux vint s’en réjouir auprès de moi. Salaud de riche !

Ensuite, j’ajoute une pincée de tendresse en évoquant ma relation avec la petite fille de cinq ans. Je lui avais appris la nouvelle de Dino Buzzati, le « K », et elle l’avait répétée un soir à ses parents émerveillés. Au passage, je résume la nouvelle à la barmaid qui ne la connais pas. L’image du  marin cultivé et philosophe est une pièce maîtresse de mon arsenal séducteur.

Enfin, le fait d’arme est censé porter l’estocade. Si mes collègues cherchent à se glorifier comme s’ils avaient passé le Horn, je cherche plutôt à me présenter comme un dur que rien n’impressionne. Aussi quand je lui expose mon passage à terre des Lavezzi réputé très dangereux, je démystifie l’exploit en rappelant que s’il traîne bien quelques cailloux ici ou là, le chenal est largement praticable.

«  Mon homme est capitaine. Il fait visiter l’archipel aux touristes. Tu veux discuter avec lui ? Il est à l’autre bout du comptoir. »

Deux yeux noirs comme des canons de fusil me fixent en effet. Les vapeurs d’alcool se dissipent instantanément. Pour sauver la face, la retraite est impossible. Je dois aller le saluer et lui offrir un verre. Il me déverse son urine verbale. J’approuve, j’acquiesce, je fais allégeance. Prétextant enfin une ébriété avancée, je prends congé et me retrouve sur la route au beau milieu de la nuit. Bonifacio est à plusieurs heures de marche. Les odeurs du maquis, la voûte étoilée peinent à me faire oublier ma misérable condition.

Dieu est un pas de plus dans la nuit.

Fin du chemin, début de la messe.

Calvi Blues.

Calvi,

16/07/1990

J’ai peur.

J’ai l’impression d’avoir tout oublié.

Je ne sais pas quoi faire car les décisions sont dures à prendre.

Plusieurs facteurs jouent et les différentes solutions se mélangent aux facteurs.

Il faut récupérer des gamines Dimanche à Bonifacio mais il y a du vent de prévu. C’est la grève des pompistes, on ne sait pas si ça va durer. Il a été question de partir sur l’Italie. Je pense que demain va encore être de longs silences entrecoupés de « je ne sais pas » . J’ai prévu d’aller à Propriano, mais ça fait trois heures de route et si le vent se lève …

Bref, le moral n’est pas au beau fixe mais je pense que c’est la longueur du séjour qui joue beaucoup. J’espère que nous irons jusqu’en Sardaigne. Alors avec le temps qui sera passé, la découverte, le plaisir de se surpasser, la fierté, et surtout la sensation d’être dans le dernière ligne droite avant le repos, les copains, les copines , la rentrée surtout avec tout ce que ça comporte. J’ai envie de m’éclater au maximum avant de travailler comme un bœuf pour éclater Estelle que d’ailleurs je n’éclaterais pas seulement qu’au figuré.

Pour l’instant, j’essaie d’oublier que j’existe et que j’ai une famille. A vivre sans réfléchir et sans se poser de question on évite le cafard et l’ennui. Il me reste plus de deux semaines à tirer, j’en ai marre. J’aime ce boulot mais là pour la première année, j’en ai ma dose.

Gitane.

La brokeuse : Tu es dispo cette fois?

Demoral :         Pour toi toujours.

La brokeuse : Un peu de tenue jeune homme.

Demoral :         …

La brokeuse : « Gitane », Port Santa Lucia, demain matin.

Demoral :         Vos désirs sont des ordres.

La brokeuse :   Ne deviens pas comme ton père.

Ils sont cinq. Le Boss, sa moitié et une progéniture au nombre de trois entre l’enfance et l’adultère.

Demoral :         Demoral

Le Boss :            Le Boss

Demoral :         Je vous suggère une petite sortie au Cap Dramont afin  de faire connaissance.

Le Boss :            Bon.

Le bateau est flambant neuf. Je tourne les clés de contact et ça ronronne. La semaine dernière avec papa, comme nous étions occupés tous les deux, nous leur avions refilé un tocard pour leur sortie du week-end. Histoire de  garder la place au chaud. Forcément, ça n’avait pas collé. Je commence à larguer les amarres

.

Le Boss :            Pourquoi faîtes vous ainsi ? L’autre rangeait mieux les cordes sur le quai.

( on dit pas corde on dit bout !!! )

Demoral :         C’est pour mieux les reprendre.

Le Boss :            Ce qui me plait dans le bateau, c’est le côté James Bond.

Tout du long d’une journée sans histoire, je m’adonne à mon sport favori. Être présent sans être là. Ils vivent leur vie de famille. Ma personne ne compte pas plus qu’un ordinateur de bord en veille. Sur quelques bribes de conversation, je comprends que le bateau est pour Madame. Ils possèdent une villa en bord de mer, elle cherche une distraction pour ses invités l’après-midi. Un petit clin d’œil au Boss le temps de ré-amarrer le bateau d’une main et me voici dans la limousine. Direction Villa. La journée va commencer.

Des pins immenses, tordus par les tempêtes d’hiver mais fiers d’ombrager un jardin d’été étagé sur trois restanques chacune munie d’un bassin relié à l’autre par un tobogan ou une cascade, captent mon attention. Après m’avoir fait le tour du propriétaire au cours duquel il m’explique être architecte et vouloir tout raser pour faire mieux, le Boss entreprend la négociation.

Quel salaire escomptez vous pour la saison ?

Je ne suis pas disponible, vous le savez.

Nous pouvons nous arranger.

J’ai des engagements en Corse.

Mais c’est vous que nous voulons !!!

J’en tiens un bon pour vous, il sera parfait.

Dieu est un odieux mensonge.

Ca va finir par se voir que je ne sais pas dessiner.

Chapitre suivant :

Génions.

Il ne faut pas être grand psy pour comprendre que se prendre pour un génie n’est pas un comportement adapté à une bonne intégration sociale.

Toutefois, comprenez moi, je n’ai pas le choix.

Les deux seules options que me propose mon cerveau défaillant sont :

  • Soit d’y croire , et je le vis très bien.
  • Soit d’en douter, et je le meurs très mal.

J’ai choisi mon camp.

Et vous,

Comme vous êtes mes potes,

ben vous fêtes aussi comme si.

Topless Beaches.

(faudrait quand même que je me penche un jour sur la mise en page. )

Oursins.

 Encore une fois l’anse de Malfaçu s’est refusée à mes hélices. La calanque dans le désert des Agriates est parfaite. Elle est cependant soit trop petite pour mes embarcations, soit mes trapanelles sont trop grosses pour elle.  Toujours est il que  je n’y ai jamais mouillé.

D’habitude je me réfugie sur Salecchia, cette immense plage de sable blanc qui n’a pour seul inconvénient de voir tous les plaisanciers de Saint Florent y mouiller. Aujourd’hui les conditions atmosphériques sont parfaites. Je m’arrête dans l’anse immédiatement à l’Est de celle du Diable.

Les enfants sont énervés par la traversée depuis Calvi qui s’est pourtant passée dans les meilleures conditions. C’est moi qui ai serré les miches au passage d’Alcajola. Cet écueil dont la balise est une fois sur deux éteinte se pratique aussi bien à terre qu’au large. Pour monter dessus, il faudrait le faire exprès. Je provoque un débarquement sur la plage.

Depuis l’annexe qui ne demande qu’à couler sous le poids de trois enfants agités, je remarque , caché dans une anfractuosité de la crique un mini port avec une cabane de pêcheur et un barbecue. Mon équipage y ferait tâche, je les débarque sur la plage.

Dès les premiers pas, un son différent de leurs jérémiades se fait entendre. Ecoutez les enfants, c’est le sable : il chante. Plantez vigoureusement vos orteils et caressez vivement de votre coup de pied. » Couink !!!» C’est magique.

En y regardant de plus près la plage n’est pas que blanche. Nos traces musicales découvrent des grains roses bleus et noirs. Le jeu les amuse  le temps de gravir au sommet de la dune. Nous tombons nez à nez sur un couple de galinettes royales. Si l’aîné reste comme moi bouche bée, le cadet se rue dessus en hurlant provoquant les cris stridents de la petite. Il est temps de rentrer les invités arrivent à midi.

Le pire des scénarii, c’est quand un bateau ami vient rejoindre le vôtre au mouillage. Soit il pose son ancre et s’amarre à vos flancs. A tous les coups le vent tourne, les ancres s’emmêlent et vous êtes bon pour le tricot en côte de maille. Soit il s’amarre à vous et votre ancre doit supporter deux poids asymétriques. Dans les deux cas, la moindre vague fait entrer les deux bateaux dans une danse à phase opposée qu’une tête d’enfant rendrait charmante.

En attendant, j’ai un apéro à préparer. J’installe un atelier pêche sur la plage arrière du bateau, inculquant aux charmants bambins que le silence et la patience était le gage de leur réussite. Ce n’est pas très légal comme pratique en cette saison mais comme le dit papa : « ce qui est surtout interdit, c’est de se faire prendre », alors je me mets à l’eau pour y prélever quelques douzaines d’oursins. Ils me tendent les épines. Des verts, des bruns, des violets et même un blanc avec le bout des épines rondes et roses. De retour au bateau, je les laisse pendre dans un sac quelques centimètres sous l’eau.

Les invités ont abordé. Mon bateau évite moins rond, j’ai hérité de quatre moussaillons supplémentaires. Pour mieux tenter de les refourguer à leurs mères respectives, je propose le Graal : apéro entre hommes sur la plage arrière du bateau, oursins, petit vin blanc de Patrimonio.

L’invité : Pas kasher

Moi : Pas KaKoi ?

Le Boss : Laisse, je vais t’expliquer.

Du coup je me retrouve en tête à tête avec un avocat juif, moi les pieds dans l’eau pas lui, dégustant mes oursins arrosés des ses paroles sages. J’ai pas pu tout manger ni comprendre ce jour là. Alors j’ai dit aux enfants, prenez vos masques et vos tubas, nous allons nous promener. Après leur avoir expliqué le peu que je savais sur ces bestioles je leur ai dit « imaginez que vous êtes un oursin et déposez le là où vous aimeriez vivre. Le jeu a duré toute l’après midi.

Le soir, les parents ont souligné un calme inhabituel.

Et Dieu n’a rien à voir avec tout ça.

Point noté par mon père.

Chapitre suivant :

Disappointement.

Calvi

19.07.1990

Encore une mauvaise journée. On n’a pas pu sortir, il y avait trop de vent.

Le Boss m’inquiète. Il est de plus en plus exigeant et autant il avait l’air sympa tout seul qu’avec des amis il m’ignore totalement et n’a plus de considération pour moi. Je suis là pour travailler, c’est mon boulot et je dois le faire.

J’ai téléphoné, j’aurais pas dû. Papa n’a pas de bons clients, toujours pas de courrier et l’autre conne qui se paie 18 au bac français. Enfin …

Ce soir, je suis seul à bord. Tant pis je n’attends pas pour me coucher. J’espère qu’on pourra traverser demain.

Je me suis fait draguer par trois nanas mais le temps de me retourner elles étaient parties. Je les ai revues après mais je ne pense pas qu’elles parlaient français et le cœur n’y était plus. Elles m’ont quand même reconnu et on s’est souri. Mais maintenant je suis fatigué et dégouté.

Apostille :

J’en ai marre tant pis pour elle je ne suis plus retenu, je recommence à m’amuser, on verra quand elle m’aura écrit.

(Longtemps, longtemps après.)