que ça c’est bien.
Et en plus ça marche , c’est la classe
que ça c’est bien.
Et en plus ça marche , c’est la classe
« C’est beau » ne trouve t elle rien d’autre à me dire.
Je n’ai rien prévu à répondre à ça. Je sors simplement de la capitainerie pour y prendre le dernier bulletin météo local.
Visiblement pas une scientifique.
Au niveau de la lune, il y avait bien une théorie qui circulait chez les marins. C’est un ancien capitaine de la marine tunisienne qui me l’avait apprise. En consultant les éphémérides , il est possible de savoir dans quelle direction et à quelle heure la nouvelle lune arrivera. Il suffit alors, et encore faut il y arriver, de convier une jolie fille sur la plage et de lui promettre la lune et à l’heure dite de lui offrir. C’est imparable.
Je n’ai jamais utilisé cette arme de séduction massive et en l’occurence la lune ne se lève pas, elle masque le soleil.
Alors j’en reviens aux fondamentaux que la fréquentation des pubs m’ont enseignés.

La discussion d’hier soir m’a rassuré. Au fond de moi je sais que le charter est gagné depuis longtemps mais là, on y a mis la manière. Reste à honorer mes promesses de la nuit. Une plage de sable blanc pour cet après midi, facile ce sera salechia dans le golfe de Saint Florent mais avant ça une plongée sur le bombardier de Calvi dont il me faut encore trouver l’épave.
Ce n’est pas la première fois que je la cherche. Sur « Lady Farah », quelques années plutôt je m’y était cassé le nez. Il faut dire que je n’y avais pas mis tout mon cœur. C’était le début de saison, j’avais d’autres soucis en tête et je n’aimais ni le patron, ni l’équipage ni le bateau. Comme je marche à l’affectif, je ne fais pas profiter de l’ensemble de mes qualités maritimes à n’importe qui.
Aujourd’hui c’est différent, j’aime mes russes. Ce n’est pas la première fois qu’ils viennent à bord. Je les avais reçu le temps d’un week end sur le premier « Lady Apa ». Déjà ils avaient débarqué avec un matériel de plongée impressionnant et m’avaient conduit à des mouillages improbables pour un yacht. Ce sont de vrais passionnés de la mer, c’est pour eux que je fais ce métier.
La zone est quadrillée à la façon de ceux qui recherchaient le Titanic. L’attente est longue, je scrute l’écran du sondeur attentif au moindre indice. Le doute s’installe qui s’oppose dans ma tête à l’instinct du fils de marin pêcheur certain d’atteindre son but. Soudain il est là. Je ne l’ai pas trouvé le bordel, je l’ai scanné. Un passage dans toute sa longueur au dessus de l’épave. Le nez, le cockpit, la carlingue et la queue se dessinent sur l’écran. Il n’y a plus qu’à mouiller un peu plus loin selon le vent.
C’est alors que je prends conscience de la situation. J’ai dix plongeurs à l’eau en plein passage des bateaux qui entrent et sortent du port. S’il y avait un chenal d’accès, je serais au beau milieu. Embarqué sur l’annexe qu’un gamin de dix ans pilote, j’essaie de faire un peu la police mais les autres plaisanciers ne voient pas mon pavillon alpha. C’est vrai qu’un bout de tissus de 15cm c’est peut être un peu léger sur un yacht de 33m.

Le calme est revenu sur Calvi. Quelques badauds flânent sur le quai d’honneur. « Lady Apa » est le plus gros et le plus beau bateau du port ce soir, j’en suis fier. Les clients sont sortis dîner comme chaque soir, après m’avoir laissé, comme chaque soir un pourboire indécent que je partage, sans m’oublier, avec l’équipage.
C’est l’anniversaire de l’hôtesse principale. Je me dois de marquer le coup. Elle est la première que je recrute professionnellement. D’habitude, lorsque je convie une postulante à un entretien, ça vire à l’apéro. Si elle s’intègre au groupe, elle est embauchée. Là, j’ai repéré une ligne très importante dans son cv. Elle a travaillé pour le groupe Rodriguez. Si je déteste cette société pour avoir industrialisé la plaisance, je dois reconnaître qu’en matière de service, elle est top.
Johana, mis à part de ne boire aucune goutte d’alcool ce dont je me méfie car les marins sobres trahissent, n’a qu’un seul défaut. Elle est maquée avec un capitaine Rodriguez et lui raconte tout ce qu’il se passe à bord. Il n’a d’ailleurs pas manqué de nous faire une petite visite en début de saison. Non tant qu’il s’intéressait au bateau mais plus pour jauger de la capacité du capitaine à prendre sa place entre les jambes de sa belle. Pôvre imbécile! sais tu que sans l’interdiction tacite que je me fais d’entretenir toute relation sexuelle avec l’équipage, ce que tu considères comme ta possession n’aurait eu aucune chance d’échapper à mon charme.
Je décide donc de laisser la seconde hôtesse en veille à bord pendant que j’emmène le reste de l’équipage boire un verre. Elle n’a que 18ans et c’est sa première expérience du yachtisme. Mais elle est la fille d’un ami marin pêcheur, elle se débrouille très bien, je lui laisse pour consigne de m’appeler au moindre souci et surtout si les clients rentrent plus tôt que d’habitude. Pour les autres, ce sera « au son des guitares » un bar très corse, délaissé des touristes, qui domine le port. Ce n’est pas qu’on est mal accueilli dans ce repaire à légionnaire, mais on sent qu’ici, il ne faut pas faire le malin. Ceci dit, notre uniforme nous attire la sympathie du personnel habillé de noir et très peu causant.
Je n’ai pas encore entamé ma première vodka/red bull de la première tournée, que le téléphone sonne. Ils sont là, le boss veut me voir.
C’est la catastrophe. Je viens de mettre en l’air tout le charter. Sur le chemin du retour, je tourne et retourne ce que je vais bien pouvoir répondre pour justifier un abandon de navire. Ma carrière est finie. Lorsque j’arrive au bateau, je les trouve tous attablés sur le pont arrière, ma tête est vide j’ai les jambes en coton. Le boss d’un grand geste lent m’indique un fauteuil libre.
« Captain (accent russe très fort) sit down »
ho putaing qu’est ce que je vais prendre.
« captain (silence ) today best holiday in my life »
ha bon?
« captain (silence) today best dive in my life »
c’est bon ça
« captain what we do tomorrow? »
Et nous voilà partis dans l’étude des cartes et des guides de plongée, mais je sais déjà ce que je veux faire demain.

Doucement, douucement, DoOouuceuument !!!
Mon marin s’acharne à tirer comme un mulet sur les amarres. Le novice pense qu’il faut les tendre au maximum. Il pourrait visser le bateau au quai qu’il le ferait. Mais ce n’est pas comme ça que ça marche. L’amarrage se compose de deux phases.
La manœuvre aux moteurs s’est, ce soir, passée sans difficulté. Le vent est nul et je suis en bout de panne, je n’ai pas de bateau sur tribord. Dès lors que le bateau est tenu une fois à l’avant et une fois à l’arrière, on peut couper les moteurs et passer aux réglages. Il s’agit de trouver un subtil équilibre de tension entre les différents points d’attache pour permettre au bateau de suivre les mouvements de la mer tout en étant bien positionné par rapport au quai.
Or j’ai un gros problème. Soit le quai est trop court soit le bateau est trop large mais j’ai la passerelle qui donne dans le vide. Les clients me regardent dubitatifs, mon équipage et même celui du bateau d’à côté me font part de leur analyse catastrophique de la situation. Le tout se déroule sous l’oeuil moqueur d’une foule grandissante à terre.
C’est bon les gars, j’ai vu. Laissez moi faire mais s’il vous plait en silence. J’aime le silence dans l’amarrage. J’installe un traversier et je pousse littéralement les autres bateaux du quai mais il me manque encore un mètre. Alors je recule le bateau, tire une nouvelle fois sur mon traversier malgré les réprobations de mon voisin, la passerelle est désormais parallèle à quelques centimètres du bout de musoir.
Devant mon public toujours incrédule, je montre l’exemple d’un débarquement. Je m’avance sur la passerelle. Si je continue je tombe à l’eau mais si je démonte le garde fou et que je passe par le coté, je n’ai qu’un petit pas à faire. Ce que je fais accompagné d’un sonnant « et hop ! ». La foule est hilare et le personnel de la capitainerie m’applaudit. Je peux passer à la troisième phase de l’amarrage, peut être la plus importante : une bière bien fraîche.

14h sur Bonifacio,
la luminosité commence à tomber.
Le flot des touristes s’est arrêté et regarde en l’air, lunettes d’aluminium vissées sur le nez. Je ne sais pas comment j’en ai une paire. Probablement et honnêtement volée à un client la veille sur le bateau.
Depuis des semaines ils nous bassinent sur les ondes avec cette éclipse. Il faut être marin pour encore prendre ses informations sur ce moyen antique de la navigation qu’est la VHF. Sur ce réseau professionnel on va à l’essentiel. L’information brute et les messages de sécurité. En cas d’urgence, le silence se fait quand sur les petits écrans les annonces de la fin du monde comme à chaque occasion prolifèrent.
Et la lune grignote le soleil en toute désinvolture.
Le spectacle quoiqu’en dise mon indifférence des semaines passées est fascinant. Je regrette de n’avoir pas plus travaillé mon astronomie, mais la sensation des ces trois astres qui s’alignent me fait ressentir comme une appartenance au cosmos.
« Je peux voir ? »
Elle est là, toute ingénue en haut de maillot de bain, petit short et sandalettes. Rien de sexuel dans tout ça et malgré tout. Juste séduisante, sans maquillage, et avec le sourire qui va avec. Elle n’est ni grande, ni petite, ni même moyenne. C’est une jeune fille avec un visage d’ange, des seins qui n’ont pas la prétention d’aguicher mais attirent le regard, et un cul, je le constaterai sous peu, sans autre ambition que d’être joli.

C’est idiot d’aller mouiller à l’endroit précis où un bateau s’est échoué l’année précédente. On ne saura jamais trop ce qu’il s’est passé à bord du « Land’s end », un vieux yacht classique à cul rond, pour qu’il passe en plein dessus ce rocher pourtant signalé sur les cartes du golfe de Sagone. Ceci dit au vu de la place qu’occupe la navigation dans ce qu’est devenu le métier de capitaine, pratiqué par des pharmaciens ou des pizzaïolos reconvertis en maître d’hôtel flottant à la merci de leur GPS, il ne faut pas s’étonner que des accidents arrivent.
Depuis dix jours, j’écume les sites de plongée recommandés par les guides touristiques. Aujourd’hui j’ai carte blanche avec pour seule consigne un tombant. Sur les cartes, c’est là où les lignes de fond se resserrent et il n’y a pas à tordre le rocher du Land’s End est l’endroit idéal. Dix fois je recommence ma manœuvre pour un positionnement parfait. Mon marin est au bord de la crise de nerf et à peine suis je satisfait de mon emplacement que ma palanquée se jette à l’eau les moteurs à peine coupés.
J’assure un semblant de sécurité en surface. En fait je suis les bulles à bord de l’annexe pilotée par le gamin de dix ans. Il est trop ce petit. Il est passionné par l’équipage. Il passe ses journées avec nous et s’est même acheté une tenue pour nous ressembler. Sur cette plongée, il est très nerveux et moi aussi. Les bulles se sont séparées en deux groupes bien distincts. Mais qu’est ce qu’ils peuvent bien faire là dessous? Je n’ai aucun contrôle de la situation. Un accident et c’est la prison. J’apprendrai le soir que les moins expérimentés étaient restés autour du bateau mais que le boss et son ami était descendus à 60m ce qui est totalement inconscient même pour des russes.
J’ai bien fait de m’évader quand je n’avais plus prise sur les événements. Je me suis positionné un peu au dessus de ma tête et j’ai contemplé. Seules les montagnes corses procurent cet effet de profondeur 3D et de majesté. Une ligne blanche marque la séparation d’avec la mer. C’est la plage où j’enverrai mes passagers se détendre si ils remontent tous. Et au milieu flotte mon bateau. Il est tel que je l’imaginais au début de ma carrière. J’ai rêvé sa ligne, mon patron l’a payé mais c’est mon bateau. Le rocher, à peine visible dessine un dégradé d’ocre de vert et de bleu.
Je me demande en combien de temps je serai dessus si le vent se lève.


Ce n’est pas le dernier jour du charter mais les clients s’en vont déjà. L’un des invités a perdu son père et tout le monde se rend aux obsèques.
Le débarquement se fera à Figari. Cette longue calanque au nord de Bonifacio m’a toujours attiré, mais je n’ai encore jamais osé y mettre les hélices. Elle est vraiment étroite et farcie de hauts fonds.
Le vent est très fort. Je pose l’ancre avec assez de chaîne pour que le bateau tienne mais pas trop pour que son rayon d’évitage reste dans la zone navigable.
Sur le petit quai où je dépose mes passagers en annexe, le boss me dit que c’est bien pour nous, qu’on allait être tranquilles. Je ne sais pas par quelle faux-culrie j’arrive à lui prétendre que non, nous sommes désolés pour eux et que nous les soutenons dans cette épreuve.
Les frigos sont pleins de victuailles pour milliardaires, la cave regorge de grands crus classés et je dispose d’un bateau avec un contrat de location en cours. Tu m’étonnes, mon guignol, qu’on va se passer une soirée de l’autre monde.
J’accélère mon retour à bord. Le bateau chasse sur son ancre et j’ai juste le temps de remettre les moteurs en route avant l’échouage. C’est passé tout près cette fois, non, décidément cet endroit n’est pas fait pour un yacht de 33m.
Le danger est écarté, on se remet de ses émotions, direction le golfe de Roccapina, le plus bel endroit de Corse si on excepte les autres sites largement aussi beaux. Pour y arriver il faut passer les Moines et c’est tant mieux. Ce récif marque une frontière très nette avec les bouches de Bonifacio. Au sud ça souffle et en quelques dizaines de mètres, au nord c’est le calme plat.
Pas le temps d’en faire le tour. On s’en fait tout un monde mais le passage à terre est très large et praticable. Je pare quand même les écueils du grand et du petit Olmetto qui eux sont vicieux puis je confie la barre à mon mécanicien. C’est dans ces moments que je peux prendre de la hauteur et contempler mon bateau évoluer comme si je n’y étais pas. Je m’amuse, c’est pas très gentil, à observer mon mécano paniquer au milieu des rochers. Si tu ne vois pas de caillou c’est qu’il y a de l’eau lui dis je pour seule consigne.
Lady Apa repose désormais sur un lac. Sa chaîne pend mollement à la verticale signe qu’il ne risque aucun danger. Après quelques bouchons de champagne sautés, je lance mon équipage à l’abordage de la plage. Elle est immense d’un blanc légèrement jaune blé et totalement désertée des touristes. Seul un troupeau de vaches sauvages rumine un peu plus loin.
Et c’est là que ça a un peu dérapé.
J’ai soudain l’envie de vérifier si la bouse de vache séchée est un bon combustible. Alors j’en ramasse quelques unes, je creuse un grand trou dans le sable et ça marche très bien. Tout le monde se met à ramasser du bois mort et on se fait un véritable feu de joie. Quand il retombe en braises, mon cuisinier a l’idée géniale de retourner au bateau chercher ce qu’il reste de bouffe. On s’est fait un véritable barbecue de rois avec gambas et viandes grillées, le tout arrosé des meilleurs vins. Si l’argent ne fait pas le bonheur, celui des autres a bien contribué au notre ce soir là.
A minuit tout est rangé, plié, nettoyé, rebouché. On lève l’ancre pour une traversée à 10kts direction La Napoule.

Les histoires de mer se confondent souvent avec les histoires de bar.
C’est là qu’elles s’y racontent.
Quand j’arrive dans un nouveau village, la première chose que je fais est de visiter l’église.
Ensuite, je cherche le petit bistrot de la rue derrière.
Là où il y a les vieux et les pêcheurs locaux.
Avec mon uniforme j’y suis tout de suite bien reçu.
Et si la serveuse est jolie, c’est le paradis.
Mais attention pas touche !!!
La barmaid est la psychologue du marin.
Elle écoute ses joies, ses peines et remet sa tournée à l’occasion.
Le regard ne doit pas descendre sous les épaules.
Ou alors si, mais à la dérobée.
Tout est dans l’art subtil de ne pas se faire gauler.
Et la psychette m’a pris le nez dedans.
