Manœuvre pas trop dure car vent de face et beaucoup de place pour manœuvrer.
Att. : Moteur bâbord coupé dans la cale. Fumée blanche repérée après avoir coupé. Vite dissipée.
Le Boss est très lent quand il prend une décision. Il le fait un quart d’heure après avoir réfléchi et pensé à autre chose.
Petit resto sympa.
La nuit a été agitée. Un fort vent de N.E. s’est levé. Nous sommes à côté d’un 25mètres amarré de travers. Il n’a pas de bonnes défenses et son échelle de bain plie nos pare-battages.
4h du matin, je suis avec le Boss qui m’énerve et j’essaie et je trouve une solution assez bonne.
Apostille :
J’ai téléphoné ce matin, toujours pas de lettre. Ca m’inquiète.
Cela fait un mois que j’ai appris à piloter, on me demande maintenant de faire le travail d’un capitaine.
Mardi mistral je ne peux rentrer le bateau,
Mercredi le Boss arrive,
Jeudi Vent modéré S.W je plie un taquet,
Vendredi Depart aux îles le vent se lève Mistral je prend une autre place au port c’est le Broker qui rentre le bateau
Samedi la journée de toutes les angoisses, je ne me sens plus capable de rien. J’en fait part au Broker qui me dit de foncer, le vent se lève pas très fort 20-25 je décide de ne pas sortir, le moral est à 0 si le Broker n’avais pas été fermé après midi j’aurais demandé un remplacement.
Samedi soir le vent est tombé on sort sans Pb ,
Dimanche Porquerolle sans Pb
Lundi retour à La Napoule même vent que samedi je rentre le bateau sans Pb
Le moral est au beau fixe pas la météo qui annonce encore un coup de vent.
Le petit Patrick danse la jig sur de la musique traditionnelle dans sa chambre. Dehors ça crépite. Hier samedi, au rugby, c’était la fête. La baston était sévère mais on se foutait bien des confessions. Aujourd’hui ses parents lui ont interdit de sortir rencontrer se petits camarades. La musique l’entraine loin des cris de la rue. Le claquement des ses talons, le rebond de ses pointes l’évadent du sentiment qu’il se passe quelque chose.
Le calme est revenu. Quelques sirènes déchirent parfois le silence. L’enfant descend au salon. Ses parents si sombres ce matin ne sont pas là. Un poste TSF crache des informations que son jeune cerveau ne peut intégrer. Il se prépare une tartine de pain avec de la marmelade d’orange. L’amertume de son goûter renforce son inquiétude, il veut comprendre. Bravant l’interdit il sort dans la rue. Sur le trottoir ses chaussures l’arrêtent net.
Je forme le nouveau proprio du « San Antonio », un 15 mètres
C’est la princesse qui t’a appelé ?
Oui
Salope, j’en fais quoi de ma «Gitane » ?
Demande à papa il te trouvera une solution.
Mon père est face à moi. Nous déjeunons dans un de ces restaurants ouvriers qui n’ont pas oublié les vraies valeurs de la gastronomie simple. Son téléphone sonne, il ne répond pas. Lorsque la princesse, cette jeune et jolie importatrice de bateaux neufs m’a contacté, j’ai prétendu être encore à l’aéroport. Un repas avec mon daron est sacré et, disons le, plutôt épicurien.
Je fais bonne figure en arrivant au port de La Napoule. Sac de voyage en main, j’ai l’air d’un marin occupé. La princesse que je peine à regarder dans les yeux me présente le Boss. Tant par son physique que par son attitude, c’est Edouard Balladur. Il veut prendre la mer sans attendre. Je m’installe aux commandes pour lui montrer.
Principe fondamental, un bateau se manœuvre à l’inverse d’une voiture. C’est le cul qui tourne. Deux manettes extrêmement sensibles, une par moteur. Avant bâbord je vire à droite, avant tribord je vire à gauche. Une en avant une en arrière je tourne sur moi-même. Au milieu du port je lui cède la place pour qu’il s’exerce. D’entrée il me pousse les gaz à fond en avant. Se rendant compte de son erreur et voulant revenir au neutre il m’enclenche en arrière toute. Les deux mille chevaux hurlent, le bateau rue, les inverseurs font leur prière.
Après quelques essais plus fructueux je lui propose un accostage à la station essence. Il se présente un peu vite à mon goût mais je n’ose trop rien dire. A quelques mètres du quai son téléphone sonne. Il lâche tout et commence à parler affaires. Je m’étonne de m’entendre sermonner un grand ponte de la finance.
Un peu vexé Edouard me demande si nous pouvons nous diriger vers les plages de Saint Tropez. Avec les moyens modernes la navigation ne devrait plus être un problème. En route je lui montre les deux ou trois cailloux à éviter notamment la cardinale sud de la chrétienne vers laquelle il se dirige allègrement. Arrivés à destination, le mouillage est catastrophique. Il peine à comprendre que ce n’est pas l’ancre mais le poids de la chaine qui tient le bateau.
Peut être serait il judicieux que vous nous accompagniez en Corse cet été ?
Oui certes.
Quels seraient vos émoluments ?
Au prix du marché
Très bien, je vous invite à déjeuner.
Heu … avec plaisir.
J’ai une révélation, Dieu est une salade fraîcheur.
Alors un petit rhum, et trouve nous un mouillage qu’on fasse le point.
Je jette l’ancre au milieu d’une inclusion à l’ouest de la virgule qui marque l’extrémité sud est de la Sardaigne. En aquarelle, elle ressemblerait à une pinède espérances sombres soulignée d’une plage auréoline fermée par de sains rochers. Le bateau lévite sur une piscine majorelle semi-circulaire. L’horizon se teinte de rose alisarine qui en s’élevant prend un éclat lumineux annonçant l’arrivée imminente du soleil. Le reste du tableau est déjà cæruleum.
Le petit déjeuner aussi marin que spiritueux pris, Mustapha me demande de tracer ma route sur une carte papier, à l’ancienne. Je m’exécute, tout fier de lui montrer que je sais encore le faire. Je sors ma bonne vielle règle Cras pour calculer la direction entre le cap Carbonnara où nous nous trouvons et le cap Bon lieu d’atterrissage en Tunisie. Avec le compas à pointe sèche j’indique nos positions estimées à chaque heure. Un, deux, trois … STOP !… Quoi stop ? … regardes où tu es.
Au beau milieu de la mer en plein sur notre trajectoire, un rocher affleure sous trente centimètres d’eau. Même virtuel, un échouage est douloureux. Sans Mustapha j’étais dessus. Je ne suis qu’un marin du Dimanche. Ma carrière est finie. Je dois retourner à l’usine. « Nous avons tout tenté pour le baliser ou le détruire, rien n’y fait. T’inquiètes pas, tous les novices non initiés y passent. »
A l’approche de l’écueil, Mustapha observe calmement ma montée en tension. Je cherche un signe trahissant la présence du danger. De remous il n’y en aura pas tant la mer est calme. Je ne peux compter que sur un changement de la couleur de l’eau. Ils sont quand même casse couilles ces constructeurs de ne monter le GPS qu’après la livraison du bateau. Le délai de sécurité est passé sans signe du caillou naufrageur. Je n’ai pas eu à modifier ma course. Monter sur cette tête d’épingle au milieu de nulle part relèverait de la mal chance mais il est bon de savoir qu’elle est là. Un petit rhum pour fêter ça. Le soleil devient brûlant, je chausse et noue autour de ma tête un tee-shirt à l’envers. Ma représentation mentale est celle d’un touareg, je me tourne goguenard vers Mustapha et lis dans ses yeux qu’il me prend vraiment pour un imbécile.
Le port d’Hammamet est en vue. Une nuée de Dauphins nous accompagne. Ils ne sont pas les mêmes que par chez nous mais tout aussi joueurs. Les moteurs ronronnent doucement. Dans une heure je me serai, comme toujours, trompé dans les comptes avec le Boss et me mettrai à la recherche de La Barmaid pour tout lui raconter. Un moteur seulement ronronne, l’autre s’est tu. Le second s’éteint à son tour, panne sèche. L’ordre était de ne pas toucher terre en Tunisie avant la destination finale pour d’obscures raisons de taxes à ne pas payer. Les secours vont intervenir, les autorités vont découvrir que le bateau n’est pas en règle, que je ne possède ni brevet de navigation ni contrat me liant au Boss. C’est sûr, je vais finir dans le geôles tunisiennes.
Mustapha appelle son ami mécanicien qui nous rejoint avec une petite embarcation locale pour nous livrer quelques litres de gasoil. Ils discutent dans une langue qui m’est étrangère mais je devine qu’il y est plus questions des femmes qui les attendent au port que de notre fortune de mer. Je les observe, car je ne sais pas faire, réamorcer les injecteurs. les bourrins redémarrent.
Ecrire un texte avec les mots vacances, soupape, discours, horloge, soupir, zone, accumuler, procession, candeur, rente.
Ainsi que cinq mots en aire.
Résultat :
La baronne n’a plus de partenaire car elle a jeté le dernier à la mer. Depuis sept ans que je suis son corsaire, elle collectionne les amants comme des trophées à accumuler. Leur procession à bord me fait songer que si elle le pouvait elle serait sous-pape. (pas sûr que ça passe ça)
Alors que ses vacances en Méditerranée prennent fin, elle me convoque dans sa cabine.
Pensez vous mériter votre salaire?
Je travaille douze heures par jour six mois de l’année, j’en dors autant les six autres. C’est comme ça que j’hémis-faire. (ha bah là pour la publication c’est foutu)
L’horloge tourne, son discours sort de l’ordinaire. Dans toute sa candeur elle dit pouvoir m’assurer une rente si je lui exhale un soupir. Il faut vite quitter la zone. Je lui fais la proposition démissionnaire.
Visiblement elle ne comprend pas la même écriture.
La traversée fut tranquille. Nous avons quitté La Napoule au levé du jour et navigué à dix nœuds pour économiser le carburant. La mer était d’huile, les dauphins nous ont rendu visite dans le seul but de m’offrir quelque chose à raconter à la barmaid ce soir. Je dois travailler ma description d’un lever de Corse. D’abord les nuages accrochés aux reliefs, puis les montagnes et enfin la côte, ça je le tiens. En revanche je dois trop insister sur le caractère asymptotique de l’atterrissage sur Bonifacio, chaque fois elle décroche.
Elle n’est pas là aujourd’hui. C’est le patron qui tient le bar. Et à un patron corse, tu ne lui racontes pas des histoires de midinettes. Tout au plus tu lui dis merci quand il remet sa tournée plus souvent qu’à son tour. Surtout, malgré la curiosité que ça t’inspire, tu n’évoques pas le fusil à pompe accroché au mur entre le Casanis et la Pietra.
Mustapha : Qu’est ce qu’on fait là ?
Demoral : J’aime les petits troquets des petits ports.
Mustapha : Oui, moi aussi, mais pourquoi faire escale à Bonifacio ?
Demoral : Ben c’est la nuit.
Mustapha : Et tu ne navigues pas la nuit ?
Demoral : …
Mustapha : C’est ce qu’il y a de plus simple et de plus beau.
On décolle ?
On appareille !!!
Mustapha va dans sa cabine en me mentant de me relayer à la barre dans trois heures.
Il est cuit.
Comment ai-je oublié ?
La nuit tout est calme. La navigation se résume à suivre la lumière des phares et des balises. Ma première sortie de nuit remonte à mes six ans lorsque j’avais refusé d’attendre le retour de pêche de mon père avant d’ouvrir les cadeaux de Noel. A moins qu’il ne m’emmène avec lui.
Pourquoi ai-je eu peur ?
Les feux rouge et vert marquent la sortie du goulot de Bonifacio. En venant du large, il faut laisser le rouge à bâbord et le vert à tribord. Comme je sors, fatalement je fais l’inverse c’est plus prudent. Je continue vers le large jusqu’à identifier six éclats lumineux brefs suivis d’un long. C’est la cardinale sud des Lavezzi qui marque comme son nom l’indique, l’extrémité sud du redoutable archipel des Lavezzi. Selon le même principe, il suffit de se laisser glisser de proche en proche le long du canal entre la Sardaigne et les îles de la Maddalena. Je serre quand même un peu les fesses au passage à terre de la Tavolara, c’est un peu étroit. Puis l’eau est claire jusqu’au bout de la nuit.
Je coupe les feux de navigation,
je coupe les instruments de navigation,
je coupe toute source de pollution de ma voie lactée.
La brokeuse : Un treize mètres pour Hammamet ça te dit ?
Demoral : Oui.
La brokeuse : Tu prends combien ?
Demoral : Pourquoi, c’est payé ?
La brokeuse : Tu me désespères. Ton équipier t’attend.
Demoral : Rhoa non !
La brokeuse : C’est le futur capitaine du bateau. Un ancien de la Marine Tunisienne.
Demoral : ho putain, un militaire !?!
Je ne peux pas prétendre que mon armée se soit bien passée. Pourtant tout avait bien débuté. Le dernier Boss de ma dernière croisière avant mon départ sous les drapeaux m’avait repéré. En guise de pourboire, il me tendit sa carte et me dit : « envoies moi un cv et une lettre de motivation, je vois ce que je peux faire pour toi ». Une semaine plus tard je recevais la copie d’une lettre à entête de l’assemblée nationale, adressée au ministre de la défense et qui commençait ainsi : « Monsieur le Ministre, je voudrais vous attirer l’attention sur le cas de Monsieur Demoral … »
Je fus enrôlé comme simple soldat , certes, mais au Fort de Vincennes. J’enfilais mon uniforme à huit heures le matin pour le quitter à dix sept et rentrer chez ma copine de l’époque deux arrêts de métro plus loin. La patrie ne me demandait rien d’autre que de chercher mon premier vrai travail. Au bout de cinq mois, j’avais passé quatre des cinq entretiens pour intégrer un grand cabinet de consultants. Le jour du dernier, mon capitaine d’escadron me refusa la permission de sortie sous prétexte que j’étais un peu agité ces dernières semaines.
Tout trouffion que j’étais, j’ai mis la révolution dans la caserne jusqu’au colonel et je me suis évadé. Les tours de La Défense n’ont pas vu mon ombre ce jour là. Mon premier naufrage est intervenu durant une traversée de Paris. J’ai passé la soirée avec Dieu et le Diable. Il paraît que mon inconscient s’est exprimé. Ca m’a valu cinq semaines de repos dans un joli hôtel des armées du côté de Percy. L’accueil etait excellent, les chambres bien capitonnées. Un an pour m’en remettre.
La Brokeuse : Mustapha Demoral, Demoral Mustapha.
Mustapha : J’ai vérifié les niveaux. J’ai vérifié le matériel de sécurité. Tu as pris la météo ?
Demoral : Non.
Mustapha : T’as raison, de toutes façons c’est anticyclonique pour encore un bon moment.
Demoral : Je vais faire les courses. D’habitude je prends charcuterie et bière de chantier mais ça risque de ne pas te convenir.
Mustapha : Très bien pour moi. N’oublie pas le Rhum.
J’ai la révélation : Dieu est uniforme.
Je découvre qu’il ne faut pas dire baie de Cannes mais golfe de La Napoule.
Vautré dans le fauteuil passager, je contemple sur bâbord défiler la côte ouest de Majorque. Les jambes sont allongées, les pieds sur la console. Kamel semble kiffer le joujou que je viens de lui refiler. Ce que je viens de vivre ne vaut pas une ligne dans mon curriculum vitae. A peine quelques milles en plus à mon actif. L’heure du bilan s’impose.
Dans ma poche arrière gauche, un diplôme inutile plié en quatre alourdi mon esprit. Entre mes mains un métier en or allège mon avenir. C’est que mine de rien, autant dans l’industrie je ne me projetais pas trop, autant dans le yachtisme je dispose, après dix saisons de job d’étudiant , d’une certaine réputation dans le milieu des brokeuses cannoises.
Ces mères maquerelles dont la plupart ont visité la cabine de mon père, ce marin pêcheur devenu capitaine de yacht, m’affirment sans rire que « si je ferais des études je finirais moins con que ça ». Ma jeunesse me prive de leur rétorquer que loin de là est mon objectif. Je compte bien prouver à leurs succesexisses qu’avec moins de « c » et plus d’ « X », je suis pire que lui.
L’instant est comme ces moments où je prends un peu de hauteur sur mon triste corps pour observer la situation comme si je n’y étais pas. Je suis Le Boss. Mon capitaine mène la barque. Pour compléter le tableau, alors que nous passons à terre d’un îlot prometteur en mouillages à venir, il me tend une cigarette mal roulée. Je divorce définitivement d’avec mes poumons de sportive effarouchée, je tire une longue taffe.
J’ai la révélation, Dieu est un fumeur de Mariejeanne.