Les histoires de mer se confondent souvent avec les histoires de bar.
C’est là qu’elles s’y racontent et se déforment.
Quand j’arrive dans un nouveau village, la première chose que je fais est de visiter l’église. Ensuite, je cherche le petit bistrot de la rue derrière. Là où il y a les vieux et les pêcheurs locaux. Avec mon uniforme j’y suis tout de suite bien reçu. Et si la serveuse est jolie, c’est le paradis.
Mais attention pas touche !!!
La barmaid est la psychologue du marin. Elle écoute ses joies, ses peines, remet et accepte sa tournée à l’occasion. Le regard ne doit pas descendre sous les épaules. Ou alors si, mais à la dérobée. Tout est dans l’art subtil de ne pas se faire gauler.
D’habitude c’est du patron ou de son hypothétique mec dont je me méfie. Là c’est la psychette qui m’a pris les yeux dans le sac. Et si l’univers vient de changer d’air, ses lois restent immuables. Deux femelles alpha, dont une sur le territoire de l’autre en présence d’un mâle reproducteur dans la force de l’âge, ne font pas bon ménage.
La psychette m’a souri.
La regardant disparaître dans la foule festive, je n’ai pu que capter
Mon marin s’est pris une corde sous tension dans la figure,
il a 4 points de souture à la lèvre.
L’hôtesse elle dit que c’est de ma faute alors elle me fait la tête.
Mon Boss m’en demande toujours plus.
Moi, je voudrais juste un peu de tendresse.
Au fond, c’est le Stomboli mais j’ai pas pu encore voir la lave et le feu parce que ya trop de vent on peut pas y allerJ’ai vraiment une écriture de cul. Le marin et sa lèvre ravagée
La Bossette, chercheuse en génétique au CNRS tout de même.
Votre serviteur.
Le Docteur local.
Vietato : Interdit
Exemple : Il ne faut pas diffuser de photo de gens.
Contre exemple : Je m’en bats les couilles, ya prescription. C’était il ya plus de vingt ans.
Depuis que j’ai , disons seize ans, je discute avec Dieu.
Un soir, alors que je lui demandais de la main droite comment devenir le meilleur marin ayant jamais écumé les mers de tous les temps, le Diable m’a proposé d’acheter mon âme.
Malgré ses assauts répétés depuis 33ans, j’ai toujours refusé.
Chevaleresque, je me pose en défenseur de la veuve et de l’orpheline.
Cette nuit, je les ai croisées toutes les trois.
Ils sont en vacances familiales à Antibes, l’entreprise marche bien.
Attablés à notre sorte de carré VIP, Gérard, la psychette, mon père et moi contemplons le va et vient des vacanciers en se demandant pourquoi ils ne se mettent pas d’accord pour rester une bonne fois pour toute du même côté du port plutôt que de se croiser en un incessant ballet. L’orateur est bien entendu mon daron qui nous narre sa route du jour.
D’abord la navigation houle de face et les joies pour ses passagers de découvrir les plaisirs de l’apesanteur lorsque frappé par la vague, le bateau retombe plus vite que les corps et la plus part de leurs organes. Puis passé la Scandola, les coups de surf vent arrière qui, il est vrai, peuvent impressionner le néophyte peu habitué à pratiquer ce sport sur une planche de cent cinquante tonneaux. Surtout lorsque l’accélération prend fin dans un coup de frein provoqué par la lame précédente qui invite le navire à repartir en arrière.
L’ambiance sonore est assurée par les cris des mamans, les vomis des enfants et les alarmes de cale car, aussi luxueuse soit elle, aucune embarcation n’est tout à fait étanche. Sans oublier le ronron des moteurs qui , à ce moment précis ressemble à un râle déclinant ne demandant qu’à se taire. Et puis quoi ? Les verres du capitaine et du Boss qui trinquent à leur bonne fortune.
Alors que le soleil n’en fini plus de savoir si il se lève ou il se couche, la conversation devient des plus ordinaires.
Gérard : Parce que tu comprends, Pôle, y’avait pas pénalty, et l’arbitre il siffle quand même.
Papa : Ben oui, ils ont fait un arbitrage maison, quoi.
Gérard : Non, c’est pas ça. Nous aussi on le fait quand on reçoit. C’est normal. Mais là y’avait pas pénalty, c’est éthique.
Papa : Si tu le dis. Tiens v’la mon Boss. Il veut te causer Demoral.
Demoral : Pourquoi moi ?
Papa : Le Boss mon fils, mon fils le Boss.
Le Boss : Alors c’est lui ?
Demoral : Qui lui ?
Le Boss : Celui qui abandonne.
Demoral : J’ai rien abandonné, j’ai le papier mais je ne veux pas bosser à l’usine.
Le Boss : C’est quand même dommage d’avoir fait tout ça pour rien.
Demoral : La dernière fois que vous avez pris l’apéro en short de bain, mal rasé, au cul de votre yacht, avec un collaborateur de rang inférieur comme moi, c’était quand ?
Le Boss : S’il vous plait patronne, veuillez servir ma tournée.
Pascale : Qu’est ce que je vous sers mes amours ?
Gérard : Pietra
Papa : Casa
Le Boss : Pietra
Demoral : Pietra
La Psychette : Orezza.
Demoral : (et merde. )
Le Boss : Et vous, gente demoiselle, que faites vous dans la vie ?
La psychette : psychette.
Papa : Ha bon, vous êtes docteur de la tête ?
La psychette : Si vous souhaitez vous exprimer ainsi.
Papa : Et qu’est ce qu’il a, alors, mon fils ?
La psychette : Il n’a rien. Il a trouvé un truc mais ne sait pas encore s’en servir.
Papa : Bah v’la aut’chose !!! Et vous comptez lui apprendre à s’en servir de son machin?
La psychette : Je ne vais pas vous promettre que ce sera facile tous les jours
mais il peut réaliser quelque chose de beau.
Papa : Bon ben tout va bien alors. Pascale, qu’est ce qu’on becte ?
Pascale : J’ai des gambas flambées au casanis.
Papa : Une
Gérard : Deux
Demoral : Trois
La psychette : Une salade de brocciu frais, s’il vous plaît.
Demoral : (et merde … )
Le Boss : Je préférerais me joindre à vous pour le dîner mais ma cour m’attend à bord.
Lorsque nous arrivons sur les lieux Gérard est déjà sur place. Gérard est à lui seul un défi aux caricaturistes de ne pas tourner portraitiste. Maître de port au quai commerce, il passe le plus clair de son temps, entre deux ferries, à la terrasse de la Merendella. Pascale dont la Corse teinta les yeux avec ce qui lui restait des rochers d’Olmetto possède les deux, l’établissement et le bonhomme. Si la méditerranée ne devait plus compter qu’un yacht club ce serait chez ces hôtes. Outre le couvert et le réconfort, le marin en escale y trouve tout ce dont il a besoin, les bonnes adresses pour avitailler en produits locaux et les contacts en cas de pépin technique. Si Gérard ne dispose, a priori, d’aucune responsabilité quand au placement des yachts, il sait s’arranger pour que le poste attribué à un ami soit au plus près de chez Pascale, pour ne pas dire juste face à la Merendella.
Demoral : La psychette Gérard ; Gérard la psychette.
Gérard : enchanté.
La psychette : enchantée.
L’ombre du « Golden Crick » glisse en silence le long de la passe. Ses feux de navigation sont allumés malgré l’aube qui se lève pour la seconde fois du jour. Il continue vers le fond du port.
La psychette : Que fait il, il s’est perdu ?
Demoral : Non, il va faire demi-tour un peu plus loin pour mieux se positionner par rapport au vent.
La psychette : Je ne comprends pas, explique mieux !
Demoral : …
Le bateau réapparait mais ce n’est que bien en amont de l’endroit où nous l’attendons que le fracas métallique de l’ancre qui tombe se fait entendre. La poupe décrit alors un arc de cercle parfait et mon père se positionne perpendiculairement au quai, exactement deux places plus loin que celle qui est la sienne.
La psychette : que fait il ?
Demoral : Il compense l’effet que le vent aura sur sa manœuvre.
La psychette : Je ne comprends pas, explique mieux !
Demoral : …
Je me place derrière son dos à distance de bras tendu. La paume de mes mains sur ses épaules molles, le majeur sous le creux de sa clavicule, l’index sur le point d’acuponcture entre les deux. Les moteurs s’enclenchent arrière toute. J’exerce une pression qui confine à la caresse , elle fait deux pas en arrière, je n’en fais qu’un et relâche l’étreinte. Le tchak à tchak de la chaine qui défile résonne tandis que le yacht recule sur son ère. Le vent, troisième moteur du navire contre lequel le capitaine ne peut rien, dévie le bateau sur tribord. Elle pige le coup et chasse de un pas sur le côté sans que je n’aie à lui souffler dans le cou. Légèrement en aval au moment de se glisser entre ses voisins, mon daron corrige la trajectoire d’un subtil arrière tribord. Le simple contact de la peau de ma dextre sur sa hanche invite ma nef à remonter le lit du vent. Léger coup arrière. Elle recule d’un pas, moi pas.
Le petit mousse du bord lance l’amarre. Gérard la saisit au vol et, d’une main, noue de chaise le bateau au quai. Toujours sur son élan, la barcasse ne ralentit pas sa course.
Mon coude se relâche, le bout fléchit. La distance entre la jupe et le bloc de béton continue de s’amenuiser. Tandis que deux fois deux corps, à peine séparés d’un vide quantique, sont sur le point d’entrer en collision, je hume d’une narine l’absence de parfum d’une chevelure traitée à l’eau de mer et exhale de l’autre un filet d’air qui frôle son omoplate moirée. Le tableau est divisé par une ligne textile qui descend le long de la paroi pectorale pour s’élargir en un triangle aux côtés elliptiques supportant une surface pomme dont le centre de gravité saille ostensiblement.
Un sifflement déchire la scène. Les turbos viennent de s’enclencher, avant toute. Le remous provoqué par les hélices inonde le quai et les pieds du Gé. L’amarre se tend et mon bras aussi au point que quand l’aussière atteint les limites de sa résistance, elle gémit et l’eau salée gicle de ses fibres entrelacées.
Le bateau est en sécurité. Il est bien calé entre ses voisins. La chaine l’empêche de reculer, l’amarre le tient à quai. Les moteurs se taisent. Dans le fracas d’une avalanche pyroclastique mon père déboule de son poste de pilotage. Il porte un petit short beige à la Magnum et une chemise pilote sans galons qui peine à contenir l’épaisseur de la bête. Sa tête ovoïde comme un monolithe de Karnak ébouriffé arbore un sourire plus large que sa mâchoire carrée. Tel un Peter Pan qui aurait bien vieilli, il se place face à son public et ses poumons sonnent :
« Ha Bah On a pris une belle branlée !!! «
Un claquement claque derrière nous.
Une œuvre de Soulage reflète moins de lumière que celle qui irradie le visage de Pascale. Elle vient de poser un casanis sur une table largement en dehors de la limite légale de la terrasse.