Débutons.

La première fois où j’ai vu une petite cigarette de puuT en vogue, c’était à bord du Nunny, un chantier de Pise Akir de 16 mètres. J’avais seize ans. Mon père m’avait confié à un ami à lui, placé comme moussaillon sur ce yacht en partance pour Amalfi le lendemain du conseil de classe de seconde A ou B du lycée Bristol de Cannes. Le capitaine s’appelle toujours Patrick Mayet.

A son bord, un riche banquier recevait l’ambassadeur de France en Suède et son épouse, ambassadrice de Suède en France. Sa femme, charmante aveyronnaise fumait discrètement ces fines tiges. La première le leçon que j’appris en mer, après le fait de laver le verre du capitaine en dernier, fut de vider en permanence les cendriers du buveur de Mouton Cadet Rothschild qui les aimaient plus ronde, brunes et sans filtre.

Après les avoir appelés messieurs et mesdames Jansen ou Guillanson tout le long des cinq semaines de charter, j’ai vu le plus sérieux de la bande faire le zigoto déguisé en soubrette entre les îles du Lerins. La plus délurée de toutes expliquant qu’elle était heureuse d’être devenue trop vielle pour se faire violer, le capitaine a commencé a répartir le butin du trésor. Pour mon père et lui, la moitié des bouteilles cachées dans le moindre interstice du bateau, pour moi une enveloppe épaisse qui se transformera en mon premier polo Blanc Bleu et la cassette VHS de la version longue du Grand Bleu.

Il était une fois ….

Demoral gestait en Juin.

Beebrons.

Demoral :         Ouii ?!?

Bee :                  Les p’tits bateaux ont-ils un ventre ?

Demoral :         Oui gamine, ils ont des cales.

Bee :                  Ils mangent quoi les p’tits bateaux ?

  • Est-ce que j’sais moi, du Gasoil.
  • Mais c’est sal !
  • C’est leur carburant, ce qui les fait avancer.
  • Mon papa, c’est le vent qui fait avancer son bateau.
  • Il en a de la chance ton papa, c’est qu’il a le temps de vivre. Le bateau mange aussi de la nourriture comme toi et moi, s’est son avitaillement. Ca vient de victuailles, les vivres qui lui permettent de naviguer en autonomie
  • Et regarde, il fait pipi aussi !
  • Oui c’est normal, il boit l’eau de la mer pour maintenir ses organes de propulsion, ses moteurs ou si tu veux ses muscles à une température idéale de fonctionnement.
  • Et il fait caca aussi ?
  • Oui, comme toi et moi.
  • Mais il salit la mer, alors ?!
  • Pas plus que les poissons qui aussi le font.
  • Mais comment fait-il ?
  • Il stocke ses excréments et comme il ne peut pas sortir de l’eau, ce sont les toilettes qui viennent à lui.
  • Des toilettes mobiles ?
  • Oui, des camions de pompage des eaux usées.

    La maman : Comment parlez vous à mon enfant?

    Demoral : C’est à vous ça !?!

    La maman : Vous discutez avec mon enfant ?!?

    Demoral : Ben je m’efforce de répondre aux questions, je ne devrais pas?

    La maman : « Ca » ne parle pas français.

    (Suite)

    Un soir à Roccapina

    Ce n’est pas le dernier jour du charter mais les clients s’en vont déjà. L’un des invités a perdu son père et tout le monde se rend aux obsèques.

    Le débarquement se fera à Figari. Cette longue calanque au nord de Bonifacio m’a toujours attiré, mais je n’ai encore jamais osé y mettre les hélices. Elle est vraiment étroite et farcie de hauts fonds.

    Le vent est très fort. Je pose l’ancre avec assez de chaîne pour que le bateau tienne mais pas trop pour que son rayon d’évitage reste dans la zone navigable.

    Sur le petit quai où je dépose mes passagers en annexe, le boss me dit que c’est bien pour nous, qu’on allait être tranquilles. Je ne sais pas par quelle faux-culrie j’arrive à lui prétendre que non, nous sommes désolés pour eux et que nous les soutenons dans cette épreuve.

    Les frigos sont pleins de victuailles pour milliardaires, la cave regorge de grands crus classés et je dispose d’un bateau avec un contrat de location en cours. Tu m’étonnes, mon guignol, qu’on va se passer une soirée de l’autre monde.

    J’accélère mon retour à bord. Le bateau chasse sur son ancre et j’ai juste le temps de remettre les moteurs en route avant l’échouage. C’est passé tout près cette fois, non, décidément cet endroit n’est pas fait pour un yacht de 33m.

    Le danger est écarté, on se remet de ses émotions, direction le golfe de Roccapina, le plus bel endroit de Corse si on excepte les autres sites largement aussi beaux. Pour y arriver il faut passer les Moines et c’est tant mieux. Ce récif marque une frontière très nette avec les bouches de Bonifacio. Au sud ça souffle et en quelques dizaines de mètres, au nord c’est le calme plat.

    Pas le temps d’en faire le tour. On s’en fait tout un monde mais le passage à terre est très large et praticable. Je pare quand même les écueils du grand et du petit Olmetto qui eux sont vicieux puis je confie la barre à mon mécanicien. C’est dans ces moments que je peux prendre de la hauteur et contempler mon bateau évoluer comme si je n’y étais pas. Je m’amuse, c’est pas très gentil, à observer mon mécano paniquer au milieu des rochers. Si tu ne vois pas de caillou c’est qu’il y a de l’eau lui dis je pour seule consigne.

    Lady Apa repose désormais sur un lac. Sa chaîne pend mollement à la verticale signe qu’il ne risque aucun danger. Après quelques bouchons de champagne sautés, je lance mon équipage à l’abordage de la plage. Elle est immense d’un blanc légèrement jaune blé et totalement désertée des touristes. Seul un troupeau de vaches sauvages rumine un peu plus loin.

    Et c’est là que ça a un peu dérapé.

    J’ai soudain l’envie de vérifier si la bouse de vache séchée est un bon combustible. Alors j’en ramasse quelques unes, je creuse un grand trou dans le sable et ça marche très bien. Tout le monde se met à ramasser du bois mort et on se fait un véritable feu de joie. Quand il retombe en braises, mon cuisinier a l’idée géniale de retourner au bateau chercher ce qu’il reste de bouffe. On s’est fait un véritable barbecue de rois avec gambas et viandes grillées, le tout arrosé des meilleurs vins. Si l’argent ne fait pas le bonheur, celui des autres a bien contribué au notre ce soir là.

    A minuit tout est rangé, plié, nettoyé, rebouché. On lève l’ancre pour une traversée à 10kts direction La Napoule.

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